Un mardi à Bamako

1968, 1991, 2012, 2020, les coups d’Etat militaires rythment la vie politique du Mali depuis que le pays a accédé à l’indépendance en 1960. Le premier a été mené par le lieutenant Moussa Traoré, le second par le lieutenant-colonel Amani Toumani Touré, le troisième par le capitaine Sanogo et celui du mardi 18 août dernier par un quarteron de colonels dont Assimi Goïta leur porte-parole.

1968, 1991, 2012, 2020, les coups d’Etat militaires rythment la vie politique du Mali depuis que le pays a accédé à l’indépendance en 1960. Le premier a été mené par le lieutenant Moussa Traoré, le second par le lieutenant-colonel Amani Toumani Touré, le troisième par le capitaine Sanogo et celui du mardi 18 août dernier par un quarteron de colonels dont Assimi Goïta leur porte-parole. Trois coups se sont déroulés un mardi. La fois précédente en 2012 la communauté internationale s’était investie auprès des pouvoirs publics dans la reconstruction de l’Etat quand le pays avait été à deux doigts de s’effondrer sous les coups des attaques de groupes djihadistes et indépendantistes Touaregs, alliés de circonstances aux objectifs divergents : un émirat type Daech en Irak pour les premiers, un Etat indépendant pour les seconds. A chaque fois l’armée est venue parachever le travail de manifestations contre l’impéritie du régime en place. Chaque situation a ses spécificités mais chacune démontre l’incapacité des élites du pays à construire un Etat dans cet immense territoire enclavé dans l’espace saharo-sahélien.

L’échec des stratégies de développement

Pourtant, jusque dans les années 2010 le pays était le modèle des politiques de décentralisation administrative ou communautaires de base. Ces stratégies de développement étaient censées fournir la réponse aux difficultés d’organisation des États Africains dont le modèle centralisé jacobin de l’ancienne tutelle coloniale avait montré les limites. Bamako était à l’époque une sorte de Mecque de l’aide publique au développement. Il fallait avoir fait le pèlerinage sur les rives du Djoliba (le Niger en Mandingue) pour s’approprier les dernières théories développementistes qui y étaient appliquées : développement communautaire, gestion des terroirs, associations de bases, fédérations paysannes, régionalisation, etc. Ces politiques dites inclusives n’ont finalement pas réussi à fédérer les peuplements de l’ancien Soudan français répartis entre peuples sédentaires et nomades, ceux du désert saharien, de la vallée fluviale du Niger ou des vastes zones agropastorales du Sahel. Dans les contextes d’ajustement structurels et de corruption, ces politiques ont de fait accompagné, voire accéléré, l’informalisation des services de l’Etat (santé, éducation, infrastructures, justice, aménagement du territoire) et la quasi disparition des services publics dans les territoire éloignés des centre urbains, abandonnés à une gestion communautaire, c’est-à-dire laissés à eux-mêmes. Les idéologies tiers-mondiste de développement par la base paysanne et celles néo-libérales du moins d’Etat ont été les alliées objectives de la déstructuration de l’Etat au Mali. Les coups militaires à répétition sont le symptôme de cet échec global.

Seule l’armée a échappé à ce processus d’éclatement de l’Etat tout en renforçant ses propres logiques communautaristes, corporatistes et prébendières. En 2013 l’armée malienne avait le ratio officiers généraux, hommes du rang le plus élevé au monde : une armée mexicaine. Elle est à la fois le symbole et l’une des causes de l’impasse de l’Etat malien mais surtout loin d’être la solution, elle fait partie du problème. Dans les territoires qu’elle est censée protéger, elle fonctionne comme une armée d’occupation se méfiant des habitants, elle ne comprend pas les logiques locales et pratique des représailles qui creusent le fossé avec les populations civiles. En juillet ce sont des unités de l’armée, formées et équipées par les partenaires internationaux qui ont tiré sur les manifestants faisant une dizaine de morts. Elle paie pourtant un lourd tribut à la guerre réelle sur le terrain, ses soldats mal payés et son encadrement mal formé, ne sont pas à la hauteur dans les combats où ils sont engagés. Après trente ans de projets de renforcement de leurs capacités les acteurs de la société civile à Bamako voient encore dans l’armée la réponse à la crise de l’Etat, et c’est bien le problème. Cet énième recours à l’armée, que l’on espérait dépassé en Afrique francophone, est le signe de l’échec des stratégies de « bonne gouvernance » et de « lutte contre la pauvreté » des institutions internationales financières qui, comme celles qui les ont précédées, n’ont pas pu résoudre les faiblesses structurelles du pays. L’armée française qui a su stopper l’avance djihadiste sur Bamako en 2013 ajoute sa couche de difficulté avec son vieux tropisme de fascination envers les Touaregs du désert, leur noblesse supposée, leur esprit féodal et leur société matriarcale. Déjà l’imagerie de l’exposition coloniale de 1931 les faisait descendre des chevaliers du roi Saint Louis, mort à Tunis en 1270. Le soupçon d’un appui français à la partition du pays vient de cette vieille tradition militaire coloniale.

Retour à la case départ.

C’est sur ce terreau social asséché par les carences de l’Etat que des groupes djihadistes, des bandes mafieuses, les trafics transsahariens (drogue, cigarettes, migrants) et des milices d’auto-défense communautaires se sont développées. Des petits groupes mobiles et surarmés par l’afflux des armes du chaos libyen sillonnent des territoires vastes comme deux fois la France. Ils appartiennent souvent à plusieurs logiques en même temps : mafieuse, religieuse ou villageoise. Le coup d’Etat d’août dernier, exécuté par des officiers généraux (contrairement au précédent mené par des officiers subalternes) ramène le pays huit ans en arrière avant l’opération Serval de l’armée française de 2013 qui avait stoppé l’avance djihadiste sur Bamako. La transformation politique que le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) devait mener avec l’appui de la communauté internationale aura été un échec total. Les fragiles accords politiques avec quelques factions touarègues à Alger en 2015, les tentatives de dialogue avec les groupes djihadistes et le déploiement en trompe l’œil de l’Etat malien au nord du pays ne pèsent rien face aux échecs du régime à mener la réforme de l’Etat, à lutter contre la haute corruption et à répondre aux besoins de base des citoyens maliens. Les propres fils du président IBK tenaient des postes politiques qui leurs permettaient de s’enrichir sur les commandes publiques. Le régime d’IBK est tombé après quatre mois de manifestations de rues dont la dernière avait fait plusieurs morts. A partir du mois de mai, la coalition de trois mouvements d’associations civiles, religieuses et politiques, appelée Mouvement du 5 juin (M5) demandait le départ du président et de son premier ministre devant leur incapacité à répondre au défi militaire posé par les djihadistes. Dans cette alliance hétérogène l’Imam Dicko est la figure de proue incontournable pour une solution politique. C’est un prédicateur populaire, quiétiste wahhabite et promoteur d’un islam très orthodoxe. Seul le refus de la guerre l’oppose aux djihadistes armés. Comme dans toute la zone sahélienne son islam politique se nourrit des échecs des politiques de développement et, en proposant une rupture radicale avec le modèle occidental, il offre une alternative idéologique qui séduit les masses. Il ne veut pas se faire voler par les militaires la chute d’IBK, estimant que c’est la force de la rue qui a emporté le régime. Dans les zones contrôlées par les groupes djihadistes le modèle de société islamiste séduit les communautés villageoises par ses réponses nouvelles à des questions anciennes comme sur la propriété foncière ou sur le statut matrimonial plus souple.

Vers une sortie de crise ?

L’échec du tout sécuritaire mené par le régime déchu est aujourd’hui admis par tous les intervenants de la crise malienne. Lucide sur sa situation d’impasse stratégique au Mali, la France qui a déjà perdu cinquante militaires depuis 2013, a tout de suite pris acte de la démission forcée d’IBK et laissé la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (CDEAO) gérer les conséquences politiques du coup d’Etat. La CEDEAO, prise de court, a réagi très fermement dans un premier temps puis s’est divisée sur la conduite à tenir. D’un côté les présidents guinéen et ivoirien qui briguent tous les deux un troisième mandat très contesté par la communauté internationale, souhaitaient une ligne dure de sanctions économiques, voire une intervention militaire contre le Conseil National du Salut du Peuple (CNSP) au pouvoir à Bamako. Perdant la main, le président ivoirien Ouattara, jusque-là l’homme fort de la sous-région n’a finalement pas eu gain de cause. De l’autre côté les chefs d’Etat sahéliens, plus pragmatiques et acceptant le fait accompli, ont imposé une réponse réaliste à la situation. Sur le modèle de la transition au Burkina en 2014, une charte, une feuille de route, des délais, un pouvoir transitoire, des élections transparentes et une réforme de l’Etat, sont négociés pied à pied avec le CNSP qui veut garder la main sur la situation et contrer l’influence grandissante de l’imam Dicko dans la société malienne. Les compromis nécessaires sont en cours de discussion entre les militaires maliens et les institutions internationales africaines mais il n’est pas certain qu’ils seront avalés par ceux qui ont mené les manifestations populaires. Le M5 exige un civil à la tête de la transition et c’est un militaire en retraite qui a été nommé président, le colonel Goïta devient vice-président, il conserve les questions de défense, une charte laïque a été adoptée et des engagements pour un retour au pouvoir civil dans les 18 mois ont été obtenus. Un équilibre politique fragile se met en place. Sera-t-il assez stable pour mener la transition jusqu’au bout, asseoir la réforme de l’Etat et répondre aux urgences sécuritaires et sociales ? Il faut l’espérer tant les chantiers sont immenses. Soixante ans après son indépendance, les problèmes structurels du Mali sont toujours là.

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