De quoi Carlos Goshn est-il le nom ?

Au moment où la fiscalité croissante sur les voitures diesel est à l’origine des manifestations des gilets jaunes qui se chronicisent un peu partout en France, l’arrestation au Japon pour fraude fiscale et pour abus de biens sociaux de Carlos Goshn est l’allégorie de la situation de notre humanité en train de déraper comme sur une plaque de verglas.

Au moment où la fiscalité croissante sur les voitures diesel est à l’origine des manifestations des gilets jaunes qui se chronicisent un peu partout en France, l’arrestation au Japon pour fraude fiscale et pour abus de biens sociaux de Carlos Goshn est l’allégorie de la situation de notre humanité en train de déraper comme sur une plaque de verglas. Nous avons perdu le contrôle de la situation et nous entamons une belle sortie de route. D’un côté le PDG de Renault/Nissan,  un « cost killer » admiré qui a redressé la rentabilité financière de Nissan et Renault à coups de licenciements massifs au Japon et de délocalisations de l’industrie automobile française, un ingénieur des Mines de Paris dont toute la vie professionnelle, de Michelin à Renault, s’est faite dans l’automobile, un homme dont les rémunérations indécentes ont embarrassé un moment le MEDEF, c’est dire, un dirigeant d’entreprise qui fait de l’optimisation et de la fraude fiscale la base de son enrichissement obscène et de l’autre côté des Français qui, à coup d’incitations fiscales, ont acheté des voitures diesel fabriquées par le précédent, à qui on explique aujourd’hui que les moteurs de ces mêmes voitures sont nocifs et qu’il faut s’en séparer, qui voient disparaître au nom de la rentabilité économique les transports collectifs, qui doivent se déplacer en voiture de plus en plus loin pour leur vie quotidienne, leurs loisirs et leur travail de plus en plus précaire dans les zones rurales et périurbaines où le rond-point de contournement est devenu l’alpha et l’oméga de l’aménagement du territoire.

 Cette mise en perspective de l’actualité montre que chacune des deux figures du tableau allégorique : le Gaulois en colère au volant de son diesel, qui brûle des pneus à un péage et dont les propos dérapent voire dépassent la ligne jaune, face à un capitaine d’industrie mondialisé, penché au-dessus d’une carte des marchés mondiaux de l’automobile, arrêté à la descente de son jet de fonction, obéit à cette même rationalité économique qui nous emmène à tombeau ouvert dans le mur. La question n’est plus, dans une figure rhétorique d’indignation, de porter un jugement moral sur cette réalité, d’un côté le patron cynique, haut de forme, col en fourrure et cigare, et de l’autre les pauvres victimes innocentes du capitalisme financier mais celle du sentiment que l’on n’empêchera pas le carambolage civilisationnel et que tout cela participe d’un même système qui nous dépasse et auquel nous collaborons, voire nous contribuons.

 Cette réalité et ce système ont un nom, c’est le néolibéralisme. De nos jours le gouvernement économique de nos sociétés est devenu le principe central de la politique. Les élections démocratiques, les corps intermédiaires, la vie associative, le paritarisme, les institutions représentatives, les projets alternatifs ne font plus le poids face à la « nécessaire adaptation à la réalité ». Tout ce qui structure encore notre citoyenneté est laminé, embouti dans une vaste usine d’assemblage où le marché et l’Etat ne sont plus deux domaines extérieurs l’un à l’autre, mais où ce dernier dirigé par une oligarchie convertie aux idéaux du capitalisme mondialisé, a intériorisé la logique de la concurrence du marché.  La brutalité économique et policière du gouvernement, l’indigence intellectuelle et la richesse indécente d’une étroite élite hors sol, ajoutées à la légitimation idéologique par les médias contrôlés des lois supposées naturelles du marché, sont l’aboutissement d’un projet politique qui a démarré dans les années 80 et auquel tous les gouvernements depuis Giscard, y compris Mitterrand, Jospin et Hollande, ont participé. La rationalité politique libérale avait pour principes que l’Etat gouverne le moins possible en étant limité à l’ordre public sur un territoire et de faire en sorte que les individus soient incités à agir par intérêt personnel de la manière la plus conforme à l’intérêt général. Le néolibéralisme contemporain est l’aboutissement logique de cette rationalité par le principe d’une nouvelle forme d’action de l’Etat qui est, au-delà de l’unification d’un marché national et européen (ça, c’est fait), la construction d’un marché mondial par la participation active de chaque agent à la concurrence qu’il impose. La rationalité économique envahi tous les segments de notre vie collective et l’Etat trouve son unique légitimité dans le bon fonctionnement économique de notre société.

 Le mouvement social de 1995, les émeutes de 2005, les mouvements des Indignés, les forums sociaux, les Nuits debout, les bonnets rouges, les gilets jaunes procèdent du même mouvement en profondeur du raidissement de notre société contre ces tendances lourdes. Ils peuvent déboucher sur le meilleur, un nouveau projet de société, des solidarités nouvelles, une démocratie renforcée, mais aussi sur le pire, la xénophobie et l’autoritarisme, en un mot la violence. Nos institutions et notre vie démocratique sauront elles passer ce cap ? Il faudra se battre avec les armes de la raison et de la conviction pour cela. La bataille s’annonce rude.

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