Jean-Yves Le Drian : quelle pensée militaire ?

Au Mali, la rhétorique du pire évité tient lieu de pensée militaire, c’est dire l’impasse où nous sommes. Jean Yves Le Drian incarne cette politique sans issue politique.

L’indéboulonnable ministre de la Défense de François Hollande était l’une des cibles politiques d’Emmanuel Macron qui l’avait dans le viseur de son HK 416 F commandé en 2016 à 100 000 exemplaires au fabricant allemand d’armes Heckler and Koch par Jean-Yves Le Drian et qui équipe maintenant l’infanterie française. Fine gâchette, le président a fait mouche en tir de combat rapproché. Il voulait absolument cette prise de guerre sur le parti socialiste : un spécialiste du secteur de la défense, ancien maire d’une ville de garnison et d’arsenal militaire, ancien pilier de la commission de la Défense et ministre respecté que même Nicolas Sarkozy avait en son temps tenté de débaucher du PS. En 2017 Emmanuel Macron le voulait parce que si la vielle entreprise France avait à ses yeux des gros défauts notamment un modèle social à dynamiter, elle avait des atouts : son industrie militaire et son réseau commercial mondial autour de 160 ambassades, le 3e réseau diplomatique mondial après les États-Unis et la Chine mais devant ses concurrents européens. Mettre à sa tête, comme chef des ventes de l’armement français, l’ancien directeur technico-commercial, lui semblait la bonne idée. Il l’a fait et les ventes progressent. De 4,8 milliards d’euros d’armes exportées en 2012, l’année où Jean Yves Le Drian est arrivé au ministère de la défense, nous en sommes à presque 9,1 milliards en 2018, dont 4 milliards pour le Proche et le Moyen Orient[1].  

Jean-Yves Le Drian est né en 1947 dans une ancienne famille bretonne de tradition catholique et syndicaliste, bien ancrée à gauche. Son père et sa mère militaient à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et lui-même est entré dans le militantisme politique en 68 via la Jeunesse Étudiante Chrétienne. Fondée par Joseph Cardjin[2], l’Action Catholique proposait une méthode de la pensée et de l’action autour du « voir, juger et agir » : il faut partir des faits, bien les voir, les analyser, puis les juger à l’aune de la doctrine, du droit, des principes, pour déterminer notre action dans le réel. A l’issue du concile Vatican II, où la mère du ministre avait été invitée, la constitution pastorale Gaudium et Spes, joie et espoir, rédigée en partie par des jocistes, montrait un intérêt profond pour le fait humain et portait un regard optimiste sur le progrès mais aussi des doutes sur la finalité de la science avec la course aux armements.

C’est aux éditions du Cerf dont la ligne éditoriale de plus en plus réactionnaire est contestée au sein même de l’ordre des Dominicains, propriétaires de la maison d’édition, qu’il a publié en 2016 un petit essai intitulé « Qui est l’ennemi [3]? ». Selon lui l’ennemi est une idéologie belliciste, celle de Daesh, AQMI ou Al Qaïda. Il explique que la lutte contre ces phénomènes politico-militaires totalitaires dépasse la question militaire, elle est idéologique. C’est juste, mais à part la force brute, quelle pensée met-on en face ? Celle de la contradiction entre nos affirmations universelles sur les droits et nos pratiques qui les affaiblissent ? Jean Yves Le Drian convoque Raymond Aron et revendique la pensée lucide de cet auteur qui critiquait les intellectuels, de gauche notamment, sur leurs mythes[4], leur fascination pour les pensées totalitaires, le communisme hier et l’islamisme aujourd’hui. Le ministre y écrit aussi : « Ma conviction est qu’il n’y a pas d’ennemi de l’intérieur (…) Il faut rappeler que le parti de l’ennemi, comme il a été longtemps désigné, n’a jamais recouvert de réalité significative, et que la cinquième colonne jadis communiste, aujourd’hui islamiste, reste d’abord un fantasme. » Raymond Aron estimait également[5] que la seule manière de prévenir les guerres à venir était d’éviter que des parties du monde soient exclues du développement économique et humain. Jean Yves Le Drian a écrit son livre il y a 4 ans, Marine Lepen n’était pas devenue l’ennemie unique du Président de la République. On a le sentiment que depuis ce livre ambigu, le ministre a cessé de penser, que l’humain et les droits de l’homme en particulier ne sont plus dans son champ visuel, qu’il a abandonné tout jugement juridique et moral dans ce domaine et qu’il agit simplement pour le capitalisme militaro-industriel d’Etat.

Regardons donc les faits depuis plus de sept ans que le ministre est aux affaires. Il y a d’abord l’intervention militaire française de 2013 au Sahel, sans sortie de crise politique en vue avec un bilan de 41 soldats morts au service de la France, dont les 13 tués du 26 novembre dernier. Le chef d’État-major des Armées, le général Lecointre, nous explique qu’il n’y aura pas de « victoire définitive » au Mali, la rhétorique du pire évité tient lieu de pensée militaire, c’est dire l’impasse où nous sommes.  Il y a aussi le djihadisme terroriste qui a fait 263 victimes sur notre territoire depuis 2012. Ajoutons à ces faits la lutte contre le terrorisme par la régression de nos libertés, l’afflux des migrants en provenance d’Afrique sub saharienne, qui n’est contenu que par des moyens techniques donnés à milices armées qui les maltraitent quand ils ne les vendent pas comme esclaves, sans oublier l’augmentation des ventes d’armes à des régimes qui pratiquent la terreur de masse. Est-il illégitime de vouloir y voir plus clair dans tous ces évènements, d’y voir un lien ? Faute d’un débat parlementaire devant la représentation nationale, nous ne pouvons juger de l’intérêt de cette politique étrangère, mais le gouvernement ne juge pas ce débat utile. Circulez, il n’y a rien à voir. Le ministre des Affaires Étrangères crée de l’emploi, mais est-ce ce qu’on lui demande ? Il y a aussi les faits auxquels le ministre doit faire face en notre nom : la cruelle guerre civile syrienne, l’errance diplomatique américaine, le retour de l’influence russe sur la scène internationale, l’implosion de l’OTAN et la naissance de la volonté de puissance militaire chinoise pendant que l’Europe en est encore aux prémices d’une politique de défense commune, en un mot la déstabilisation des équilibres du monde.

A quelles sources textuelles notre ministre se réfère-t-il pour juger ces faits ? On peut dire sans hésiter qu’il a passé la doctrine chrétienne et les textes conciliaires par-dessus le bord d’un porte-hélicoptère promis à la Russie puis fourgué à l’Égypte : « Le Concile rappelle la valeur permanente du droit des gens et de ses principes universels (…) aussi faut-il tenir compte des conventions internationales qui existent (…) Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières avec leurs habitants, est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, et doit être condamné fermement et sans hésitation.” Sur le plan du droit, on se dit aussi qu’il n’a pas lu en entier les résolutions internationales sur l’embargo des armes à la guerre au Yémen, comme le montrent les enquêtes sur l’armement français des militaires saoudiens et émiratis dans les combats. En revanche il sait lire à la lettre la Constitution en refusant l’ouverture d’une commission ou d’un débat parlementaire. Il n’a manifestement pas à portée de main la déclaration internationale des droits de l’homme de 1948 depuis qu’il a noué de solides relations avec le président tchadien Idriss Deby, formé et amené au pouvoir par l’armée française en 1990 en renversant Hissène Habré qui a été condamné pour crimes contre l’humanité. Idriss Déby a longtemps servi ce dernier comme conseiller militaire et il est aussi un spécialiste en assassinats politiques dont un est en instruction en France que le parquet avait tenté de bloquer. Au nom de la guerre contre le djihadisme armé au Sahel et en en Afrique centrale, des régimes illégitimes et corrompus sont maintenus artificiellement en place. Ils perçoivent une nouvelle rente, celle de terrorisme alors qu’ils font au moins autant partie du problème de la déstabilisation des sociétés africaines que de sa solution et participent du sentiment anti français qui se développe en Afrique francophone. En revanche on se dit que Jean-Yves Le Drian a dû lire Dale Carnegie[6] pour se lier avec Abd el Fattah al-Sissi le président Égyptien, son meilleur client. Human Right Watch et Amnesty International évoquent 60 000 prisonniers politiques en Égypte, ils ont recensé 1344 cas de torture et estiment qu’ii y aurait 3 à 4 disparitions ou exécutions extra-judiciaires par jour.

Pour forger son jugement, Jean-Yves Le Drian ne lis donc plus beaucoup, sinon Raymond Aron qu’il semble n’avoir pas lu complètement. Mais alors sur quels principes s’appuie-t-il pour agir ? La réponse est claire : le réalisme comme une fin en soi, l’action pour l’action et l’espérance dans le principe de l’efficacité technique des armes et entrepreneuriale des usines d’armement. Citons une nouvelle fois Gaudium et Spes : « Ne nous leurrons pas de fausses espérances. L’humanité déjà en grand péril, risque d’en venir, malgré la possession d’une science admirable, à cette heure funeste où elle ne pourra plus connaître d’autre paix que la paix redoutable de la mort »

 

[1] Rapport du ministère de la défense au parlement, juin 2019

[2] Joseph Cardjin, Cardinal et théologien belge qui a fondé la JOC en 1924.

[3] Jean-Yves Le Drian. Qui est l’ennemi ? Paris Le Cerf, 2016.

[4] Raymond, L'Opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, 1955

[5] Raymond Aron, La société industrielle et la guerre, Revue Française de sociologie, 1960

[6] Dale Carnegie. Comment se faire des amis. Livre de poche 1975. 6,5 euros.

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