Comme en 40

Un essayiste controversé publie un livre polémique sur l’histoire de France, il (on lui) organise un peu d’hystérie sur les plateaux télés et radio, relayée dans les réseaux sociaux et nous voilà avec une semaine d’intensification des combats médiatiques de cette bonne vieille guerre civile existentielle autour de notre identité française.

C’est reparti. Un essayiste controversé publie un livre polémique sur l’histoire de France, il (on lui) organise un peu d’hystérie sur les plateaux télés et radio, relayée dans les réseaux sociaux et nous voilà avec une semaine d’intensification des combats médiatiques de cette bonne vieille guerre civile existentielle autour de notre identité française. Elle est aussi ancienne que notre histoire. C’est à se demander si cet acharnement à nous invectiver mutuellement sur cette question ne fait pas partie de notre identité. Des historiens, humanistes, amoureux de leur pays, comme Fernand Braudel, ont beau nous expliquer que la France est diverse et construite historiquement, ce qui en fait sa beauté, il y a toujours quelqu’un qui prend un malin plaisir à nous expliquer le contraire : elle est unique et immuable. Dans les grandes lignes, la France est issue de la noble race des gaulois, elle est la fille aînée de l’Église et elle est porteuse de la civilisation universelle. D’autres historiens nous montrent que notre petit bout de territoire à l’extrême occident du continent eurasiatique est à la fois le fruit et à l’origine de certains évènements de l’histoire mondiale et que ça continue, quelqu’un d’autre nous démontrera au contraire que la France est sui generis. Une histoire de cette guerre civile française écrite à partir des personnages qui l’attisent, indiquerait peut-être que chacun d’entre eux projette dans sa collectivité de naissance ou d’accueil sa propre construction identitaire individuelle, parfois difficile, ce qui peut se comprendre mais ce ne serait qu’une hypothèse d’historien.

 Le polémiste en question est passé maître dans la provocation. On pense qu’il a déjà tout essayé mais il n’est jamais couché et à chaque fois il se renouvelle : douze balles dans la peau pour Maurice Audin le lendemain de la reconnaissance par le président de la République française de la responsabilité l’Etat dans la mort du militant communiste, une semaine plus tard on apprend que certains prénoms sont des insultes à la France. On ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir de suite dans les idées. Il creuse, il laboure son obsession identitaire. Il connait les prétoires et les têtes de gondole des grandes librairies : depuis 2011, Il a déjà été condamné deux fois, relaxé deux fois, deux instances sont en cours et ses essais sont en tête des ventes. Ses interventions télé et radio gonflent l’audimat et il tient des tribunes dans quelques grands journaux. On lui tend le micro à chaque fois qu’il est question de notre identité française, il balance alors sa provocation comme un boule dans un jeu de quilles. Avec beaucoup d’autres il se dit victime d’une doxa bien-pensante alors qu’elle lui sert de promotion en creux. Ses arguments et ses analyses ne tiendraient pas une minute devant un historien sérieux, mais on lui oppose d’autres chroniqueurs qui malgré leur bonne foi pour certains, n’ont pas la légitimité et ne font pas le poids pour démolir définitivement ses propos. Bref, on cultive dans notre espace public un débat nauséeux et réchauffé sur les bons et les mauvais Français, les vrais et les faux.

 Cette sorte d’auto allumage médiatique sur l’identité de la France est bien sûr une aubaine pour les politiques qui font de ces sujets leur fonds de commerce anti humaniste sur les thèmes identitaires du moment : l’islam, les migrations, les Roms, la repentance mémorielle, le pays réel contre les élites, l’apport de la colonisation ou le révisionnisme. Mais elle est d’abord le symptôme de la dégradation du débat public dans notre pays : les grandes plumes n’existent plus, les sources d’information de moins en moins fiables se multiplient, les formats des plateaux de débat où les experts et les éditorialistes médiatiques ont pris la place des intellectuels, favorisent la polémique au détriment du fond, le court terme voire l’immédiateté ont remplacé le temps long de la controverse argumentée et chacun se sent polémiste sur les réseaux sociaux où l’injure et l’argument d’autorité tiennent lieu de raisonnement. Notre pays a déjà connu ce moment où le débat public qui s’enflamme par l’intermédiaire d’idéologues identitaires prépare les esprits à l’irréparable, comme en 40.

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