Edgar Morin, le dernier humaniste

Edgar Morin entre dans sa centième année. Il est le dernier humaniste au sens que la Renaissance italienne avait donné à ce mot : une éthique de confiance dans la nature humaine et une recherche constante de la connaissance.

Edgar Morin entre dans sa centième année. Il est le dernier humaniste au sens que la Renaissance italienne avait donné à ce mot : une éthique de confiance dans la nature humaine et une recherche constante de la connaissance. Son livre de mémoires « mes souvenirs viennent à ma rencontre »[1]en est l’illustration époustouflante. Il est à la fois Pic de la Mirandole par son érudition et le champ des savoirs qu’il embrasse, Marsile Ficin par son amour de l’image et son herméneutique des signes qui s’offrent à sa curiosité insatiable, Érasme par l’étendue de ses amitiés intellectuelles et politiques dans le monde entier, Montaigne par sa lucidité engagée dans son époque qui va de la Résistance au nazisme à l’alter mondialisme en passant par le communisme, l’anti stalinisme, l’anticolonialisme et l’écologie. Au crépuscule de sa vie, les quatre formes de l’amour de l’antiquité grecque,Éros, Philia, Agapê et Storgê lui ont donné l’énergie pour écrire les 762 pages de ses mémoires. L’amour physique, l’amitié, l’amour du prochain et l’amour familial font venir à lui les souvenirs de ces femmes et de ces hommes qu’il a croisés et pour la plupart immédiatement aimés. 1523 personnes sont citées dans l’index à la fin du livre. Toutes, à de rares exceptions près, des plus modestes aux plus illustres, font l’objet de quelques lignes pleines de tendresse ou d’admiration. Il n’oublie pas celles dont il a perdu la mémoire du nom mais dont il préserve des fragments de souvenirs, il leur consacre quelques mots d’amour. De la même manière qu’il exprime son admiration pour l’humanité du Pape François, il dit sa reconnaissance pour une concierge qui l’a sauvé un jour de la torture et de la déportation. Chez lui l’égalité est plus qu’un principe, c’est une pratique.

Depuis un premier texte publié en 1946 à partir de son expérience de la dénazification dans l’Allemagne occupée[2]où il refuse l’amalgame entre Nazis et Allemands, il a écrit 64 livres qui couvrent le champ scientifique, le cinéma, la politique, la pédagogie ou l’éthique. Son dernier livre, au sens du plus récent, n’est pas une litanie de noms, la fastidieuse remémoration d’un homme qui sent l’échéance finale approcher, non, c’est au travers de toutes les personnes qu’il a rencontrées sur sa route, une invitation en forme de plaidoyer à l’indépendance d’esprit, à la curiosité et la joie de la vie. Chez lui, la liberté n’est pas un slogan, c’est une clef pour rencontrer l’autre.

Chez Edgar Morin, comme s’il tenait une lampe de mineur dans une sombre galerie, la lumière du passé éclaire toujours l’avenir qui reste ouvert à notre créativité, à notre volonté d’un monde meilleur. Enfant unique, quasi mort-né le premier jour de son existence, il perd sa mère à l’âge de dix ans. Son entourage n’ose pas le lui dire, lui ment quelques temps et c’est en allant au cimetière avec son père que l’enfant comprend par lui-même la terrible vérité. Ce souvenir traumatique, à la manière d’un big-bang existentiel, éclairera son chemin tout au long de sa vie et lui donnera chaque jour l’énergie affective, intellectuelle et spirituelle nécessaire pour avancer. C’est la haine du mensonge qui détermina sa soif de recherche de vérité dans la complexité du réel vécu. Il en élaborera une méthode[3]. C’est l’absence de frères et de sœurs dans la chaleur d’un collectif familial, qui l’amène encore aujourd’hui à se construire une immense famille à partir des amitiés qu’il entretient dans ses pérégrinations autour du monde. Chez lui, la fraternité est plus qu’un idéal, c’est un carburant pour survivre.

Edgar Morin a été toute sa vie un amant ardent, il décrit sans ostentation ses emballements mais aussi ses faiblesses et ses lâchetés.De tous ces lieux qu’il aime et où il a aimé, il nous donne l’envie d’y aller. Ses pages en forme de dictionnaire amoureux sur les quartiers de Rome ou de Lisbonne sont une invitation au voyage autour de la Méditerranée, la matrice de notre civilisation, aujourd’hui le tombeau de celles et de ceux qui fuient les promesses non tenues des droits de l’homme. Dans cette période incertaine où nous vivons, Edgar Morin, nous exhorte à nous souvenir que nous sommes partie intégrante du temple de la nature, notre terre patrie[4], il en est un des vivants piliers et laisse parfois sortir de complexes paroles.

 

[1]Edgar Morin, Mes souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard. 2020

[2]Edgar Morin, L’an zéro del’Allemagne, Edition de la cité universelle, 1946

[3]Edgar Morin, La Méthode,Seuil, coll. « Opus », 6 volumes

[4]Edgar Morin, Terre-Patrie, Seuil, 1993

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.