Conversations entre adultes à Westminster

L'Angleterre et la Grèce, les mères du parlementarisme et de la démocratie en conflit avec leur belle fille dominatrice : l’Europe. Deux drames dont le premier a tourné en tragédie et qui auraient pu inspirer Eschyle ou Shakespeare : à la fois Prométhée enchaîné et Hamlet. Rester ou ne pas rester dans l’Union Européenne.

Au moment où Boris Johnson annonce la suspension du parlement britannique pour forcer la sortie de son pays de l’Union Européenne, la Mostra de Venise présente hors compétition le dernier film de Costa Gavras « conversations entre adultes ». Réalisé à partir du livre de Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des finances, il raconte les six premiers mois du gouvernement Tsipras de 2015 quand ce dernier avait tenté de renégocier la dette de son pays. Dans les deux cas, la mère de la démocratie et la mère du parlementarisme sont en conflit avec leur belle fille dominatrice : l’Europe. Deux drames dont le premier a tourné en tragédie et qui auraient pu inspirer Eschyle ou Shakespeare : à la fois Prométhée enchaîné et Hamlet. Rester ou ne pas rester dans l’Union Européenne. Boris Johnson est en passe de réussir en 2019 ce que Varoufakis n’a pas pu faire en 2015 : pour de bonnes ou de mauvaises raisons, imposer ce qu’il pense être le point de vue de son peuple à la Commission européenne. Deux pays aux antipodes du continent européen : l’un tourné vers l’Occident et l’autre face à l’Orient. Comme à fronts renversés, leurs démêlés avec les institutions de Bruxelles illustrent la question démocratique que pose la construction européenne telle qu’elle a été pensée à Rome en 1957 : l’intégration des économies évitera les conflits et amènera peu à peu l’intégration politique des nations et des peuples. Manifestement, cela ne marche plus.

Les institutions européennes n’ont jamais aimé le parlementarisme. Ne voulant pas connaître au niveau européen ce qu’ils vivaient dans leur pays, les six gouvernements qui signèrent le traité de Rome n’ont pas donné de pouvoirs réels au parlement européen : pouvoir budgétaire restreint et absence de pouvoir législatif. Aujourd’hui les pouvoirs du parlement européen ont été un peu renforcés, mais son rôle reste encore marginal. Depuis le moyen âge, ces deux pouvoirs sont pourtant au cœur de la lente et difficile construction historique de la démocratie représentative en Europe. Des balises jalonnent cette histoire : en Angleterre la grande charte de 1215 ou le « bill of right » de 1689 ; en France, les États généraux, les frondes parlementaires, le serment du jeu de Paume ou la fameuse adresse de Gambetta à Mac Mahon en 1877 :« il faut se soumettre ou se démettre ».  

Quelle que soit l’issue du bras de fer que le premier ministre britannique a engagé, la chambre des communes en sortira affaiblie à cause de son incapacité à trouver avec l’exécutif un Brexit négocié alors que le résultat du référendum du 22 juin 2016 était clair : 51,89 % des britanniques voulaient sortir de l’Union Européenne. Boris Johnson s’appuie sur cette réalité et marginalise le parlement. En Grèce, alors que les Grecs s’étaient prononcés par référendum le 5 juillet 2015 contre le compromis financier sur la dette illégitime contractée en leur nom, onze jours plus tard le parlement et le gouvernement capitulaient. Dans les deux situations les gouvernements européens et leurs mandataires à Bruxelles se sont fait les alliés objectifs des hommes politiques qui manœuvrent leurs citoyens contre les corps intermédiaires et qui prennent Donald Trump pour modèle. Les premiers jouent un jeu dangereux. Ils estiment que leur expertise économique, technocratique, rationnelle, est empêchée par l’exigence démocratique du débat politique. Ils pensent qu’une fois qu’ils auront bridé la représentation nationale où se mature le contrat social, ils pourront déployer leur vision. L’histoire montre que c’est toujours une erreur, en faisant ainsi ils ouvrent la voie à des dirigeants autoritaires qui, au nom du peuple, prennent le relai et imposent la force en manipulant le parlement et les parlementaires pour les éliminer ensuite. Une fois que la digue a cédé, les autres institutions sont emportées. Les exemples dans l’histoire française et européenne abondent : Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte, 52 ans plus tard celui de son neveu, l’assassinat du député socialiste italien Matteotti en 1924, l’incendie du Reichstag le 28 février 1933, les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 40 et ceux donnés à l‘armée en Algérie en mars 1956.

Parfois cela échoue comme aux Cortes à Madrid en 1981 ou lors du putsch d’Alger du 13 mai 1958. Tout récemment le parlementarisme italien que l’on croyait moribond a barré la route au néofasciste Salvini. Devant la montée des régimes et des partis politiques autoritaires anti-démocratiques, les dirigeants européens pourraient méditer sur l’histoire de leur continent : l’affaiblissement des parlements annonce toujours un très mauvais temps politique. La réforme des institutions européennes par le renforcement des pouvoirs du parlement européen devrait être une priorité. Pendant ce temps le président Macron, au nom de l’efficacité, nous ressert sa réforme des institutions qui limitera l’initiative parlementaire et il nomme Commissaire à Bruxelles une technocrate, lobbyiste financière.

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