La lettre de Jaurès amputée, Anastasie de retour à l'Ecole de M. Blanquer ?

Incroyable, la version longue publiée sur le site du Ministère de l'Education nationale de la lettre - Aux instituteurs et institutrices - de Jean Jaurès destinée à être exploitée par les professeurs est amputée d'un passage. Anastasie de retour ? Inquiétant et grave au pays de Voltaire et de Samuel Paty. Pourquoi n'avoir pas choisi le magnifique poème de Louis Aragon, La rose et le réséda ?

Si nous trouvons une vidéo du magnifique hommage de maître Robert Badinter à Samuel Paty sur une page du site officiel de l'Education nationale, EDUSCOL, https://eduscol.education.fr/cid154946/2-novembre-hommage-m-samuel-paty-unite-autour-des-valeurs-de-la-republique.html?fbclid=IwAR3h8ouVSKGoNOzJip4-QaBd7hKlMIQZvbynRV6t8-VGvCLh4wk6IweaX3s   nous y trouvons aussi 2 versions de la fameuse « lettre » de Jaurès – Aux instituteurs et institutrices. Une version dite courte  https://cache.media.eduscol.education.fr/file/021120/70/4/Lettre_Jean-Jaures_1344704.pdf  probablement pour les élèves de Primaire et une version dite longue  https://cache.media.eduscol.education.fr/file/021120/95/3/Lettre_aux_instituteurs_et_institutrices_version-longue_1344953.pdf probablement pour les élèves et personnels de collège et de Lycée ?)

Une lettre incomplète et amputée

Étonnamment comme l'indique Olivier Tonneau dans son excellent billet - Quand Blanquer falsifie Jaurès – à lire ici : https://blogs.mediapart.fr/olivier-tonneau/blog/011120/quand-blanquer-falsifie-jaures/commentaires?userid=4c035a19-e077-48b6-a416-2b75c18071c3 relayant dans celui-ci l'alerte lancée par un professeur de SVT de l'Académie de Nice, Julien Cartier, un passage et non des moindres a été supprimé dans la version longue destinée à être lue. Ce coupure apparait avec [...] d'usage.  On trouve pourtant en intégralité la lettre de Jaurès dans la revue de l’Inspection générale via ce lien : http://cache.media.education.gouv.fr/file/71/0/3710.pdf                

Le passage supprimé en question, le voici, car l'article du quotidien toulousain La Dépêche est lui tout à fait respectueux de l'original.

 J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

On y trouve l’adverbe « mortellement » qui dans le contexte actuel n’est pas le plus heureux, la nécessité d’exceller dans l’apprentissage de la « lecture » et une violente charge contre le « système » des « examens » qui dans l’Instruction publique d’alors avait cours avec le certif et le baccalauréat. Aujourd’hui, les choses ont-telles changées ? Surement pas et c’est probablement pire encore avec des évaluations nombreuses (CP, 6°) le brevet, CAP, BEP, Bac en tous genres et de plus en plus de jeunes en grandes difficultés pour maîtriser la lecture.

Il manque donc un passage essentiel pour comprendre la totalité de la pensée de Jaurès.

« Le courage c’est de rechercher la vérité et de la dire !!! »

Si l'on considère qu'il convient de dire le vrai comme le suggérait le grand Jaurès lorsqu'il écrivait : "Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire !" alors pourquoi avoir fait disparaitre une partie du contenu de cette lettre ? C'est totalement orwellien. Et nous retrouvons là ce que le grand auteur socialiste anglais mettait en exergue dans son magnifique roman 1984 jadis.

1). Utiliser une forme de censure pour promouvoir la liberté d'expression, l'éducation à l'esprit critique, l'émancipation et le respect des valeurs de notre République le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint pour rendre hommage à Samuel Paty, il fallait oser.

2). Nous sommes très probablement des milliers d’enseignants en droit d’attendre de la part de notre Ministre que le document qu’il nous demande d’exploiter et de lire soit respectueux en tous points de l’original. Et il n’en est pas ainsi.  Au cœur de l’Ecole de la confiance, il y n’y a pas mieux pour la rompre.

En faisant cela, n’est-ce pas une insulte à Jaurès, dont on trahie une partie du texte et à Samuel Paty lui qui est allé au bout de son engagement et de sa mission ? Comment accepter de dire une vérité tronquée à nos élèves ?

Pour reprendre l’immense Georges Orwell et son roman – 1984 – faut-il dès aujourd’hui rebaptiser le Ministère de l'Education nationale, Ministère de la Vérité...

 

 Un choix discutable

Je m'étais déjà fendu d'un billet pour contester le choix de la "lettre " de Jaurès - Aux instituteurs et institutrices - mais je ne savais pas alors que la version proposée aux enseignants par le site officiel du ministère allait être amputée volontairement d'un passage.

C'est chose faite et cela m'a poussé doublement en ce dimanche de Toussaint durant lesquels nous honorons nos morts, à rédiger un autre billet afin de participer à la restitution de la vérité comme l’ont fait Olivier Tonneau et Julien Cartier avant moi afin de ne pas salir la mémoire de notre collègue Samuel Paty. C'est un texte trop long (74 lignes !!! dans sa version complète) , pas à la hauteur des enjeux majeurs et qui n'est pas à la portée d'écoliers, de collégiens et de lycéens.

Outre cette censure, c’est le choix du texte qui m’interpelle pour l’hommage à rendre à Samuel Paty.

Alors comme cela quelques jours à peine après l’assassinat dont a été victime Samuel Paty, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer choisit de demander que soit faite la lecture dans toutes les écoles primaires, les collèges et les lycées de France de la désormais fameuse lettre - Aux instituteurs et institutrices – rédigé par Jean Jaurès à l’attention des personnels et des élèves à la rentrée des vacances de la Toussaint, le lundi 2 novembre.

Mais à qui s’adresse au fond cette lettre ? Est-ce à l’ensemble du corps professoral parce qu’il aurait failli dans sa tâche ? Aux élèves ? Que vont t-ils comprendre au juste ?

Curieuse idée tout de même de lire un article paru le dimanche 15 janvier 1888 dans les colonnes du quotidien régional – La Dépêche – Journal de la démocratie du Midi. A l’époque le numéro se vendait 5 centimes, le siège de la rédaction se trouvait au 59 rue d’Alsace-Lorraine (S’y trouve aujourd’hui la BNP Paribas) et l’impression se trouvait Rue Bayard à deux pas de la gare Matabiau et du canal du Midi. C’était encore l’époque des vendeurs à la criée.

Cette fameuse "lettre" Aux instituteurs et institutrices, lorsque la grand Jean Jaurès la rédige en 1888, c'est à l'attention des maîtres d'école, ces fameux Hussards noirs  ou Hussards de la République (cf : le grand Charles Péguy, L'Argent), pas aux élèves du primaire auxquels ils faisaient la leçon. Cette lettre, c'est pour rappeler la mission des maîtres et le rôle de l'Ecole primaire, gratuite, obligatoire et laïque qui a quelques années à peine derrière elle.

Tout d’abord, à qui était- t-il adressé cet article (lettre) ?

Aux lecteurs du quotidien toulousain quelques années à peine après les lois Ferry (1881 – 1882) instituant l’Ecole primaire gratuite, laïque et obligatoire. A des adultes-citoyens (mais toujours pas citoyennes de plein exercice !!!) donc avec la volonté pour Jaurès de faire connaître ses idées sur le rôle de l’Ecole dans la jeune République (III° du nom). Il est alors tout jeune député de Castres. Il est convaincu que la République doit reposer sur l’Ecole gratuite, laïque et obligatoire afin de former des citoyens. Et n’oublions pas que la République est encore fragilisée par les monarchistes et les bonapartismes qui espèrent encore avoir sa peau. D’ailleurs en 1888, année de parution de sa lettre – Aux instituteurs et institutrices – le général Boulanger est alu triomphalement dans le nord. Et bien entendu aux maîtres de l’Ecole publique, laïque, gratuite et obligatoire pour leur rappeler la haute mission qu’y est la leur et le rôle de l’Ecole de la République.

Cette lettre comporte un premier paragraphe puissant et débute ainsi : "Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort".

Ce paragraphe a du sens de toute évidence, il comporte des mots, des passages forts utiles, indiquant le rôle de l’Ecole républicaine gratuite, obligatoire et laïque des lois Ferry (1881 – 1882). Il convient d’apprendre à lire, écrire, compter aux écoliers, de leur inculquer des notions de géographie et d’histoire, de leur permettre de penser librement par eux-mêmes afin de devenir des citoyens libres et acteurs dans une démocratie. Enfin de leur inculquer les droits et les devoirs qui sont ceux des citoyens.

 Mais il ne s’adresse pas à des écoliers, mais à leurs maîtres, pas à des collégiens ou des lycéens, mais à leurs professeurs.

La relire aujourd’hui signifie-t-il que les professeurs ont failli dans leur mission ? Que trouve t-on et que manque t-il ?

Cet article (lettre),  vous pouvez lire en intégralité ici : https://www.ladepeche.fr/2020/10/25/laicite-a-lecole-la-lettre-aux-instituteurs-et-institutrices-de-jean-jaures-avait-ete-publiee-dans-la-depeche-en-1888-9162912.php.

- Il contient 12 fois le mot « enfant ». Que vont comprendre nos collégiens et lycéens de 11 à 18 ans et parfois plus ?

- Pas une fois n’est fait mention du mot "République". Or notre République V° du nom, diffère un brin de la III° République née à la suite de la défaite de Sedan contre les armées prussiennes en 1870 qui a provoquée l’effondrement du régime impérial de Napoléon III. Sans oublier la répression de la Commune de Paris en 1871 par l’armée française sous l’œil de l’occupant prussien….

Pour Jaurès, l’Ecole de la République (qui doit faire face à un réseau d’Ecoles libres solidement ancré) accueille un « enfant » qu’elle transforme en « écolier » afin d’en faire un « citoyen », un homme libre.

- Il n’est nullement fait référence à la laïcité qui est au cœur du problème soulevé par l’assassinat de Samuel Paty. Mais que vont comprendre des collégiens de 11 à 14/15  ans et des lycéens de 15 à 18/19 ans qui ne sont plus des enfants et de loin, d’un texte qui a pour cible leurs professeurs qu’il faut convaincre du rôle éminent de l’Ecole de la République ? Je ne suis pas certain que le but recherché soit atteint. Et surtout, surtout, cet article est publié 17 ans avant la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Or c’est bien tout autant que le principe de liberté d’expression, de libre arbitre, d’esprit critique, de tolérance, celui de laïcité qui est central dans l’assassinat de Samuel Paty.

Samuel a pour illustrer une séquence sur la liberté d’expression, le libre-arbitre, l’esprit critique, de tolérance, utilisé des caricatures du prophète Mahomet.

Or pour les adeptes de l’Islam, on ne représente pas le prophète. C'est pourtant écrit nulle part dans le Coran. Les caricatures sont considérées comme une insulte à l’égard du prophète et une attaque frontale de l’Islam. Un blasphème. Outre que le blasphème n’existe pas en droit dans notre République laïque, c’est le principe même de laïcité qui est rejeté dans cet acte odieux. L’identité culturelle passe d’abord et avant tout par l’identité religieuse qui prime sur tout le reste. Or l’identité religieuse si elle est heureusement garantie par la Loi de 1905 et l’exemple de Jaurès est caractéristique, puisqu’il est un des défenseurs de la laïcité, participant à l’élaboration de l’article IV de la loi de 1905 portée par le radical Emile Combes (tarnais lui aussi, né à Roquecourbe), ancien docteur en théologie ayant perdu la Foi. Mais dans le même temps, il la fait vivre puisque sa fille Madeleine (prénom chrétien s’il en est) fera sa communion. Jaurès ne mélangeait pas sphère privé où la spiritualité appartient à l’individu et sphère publique. Comme il le dira à la Chambre des députés en 1886, il sait combien « l’Ecole ne continue pas la vie de famille, elle inaugure et prépare la vie des sociétés » et combien « l’enseignement public ne doit faire appel qu’à la raison ». C’est tout cela que Samuel Paty avait compris. L’Ecole forme des citoyens libres de penser par eux-mêmes dans une République laïque.

C’est donc à des adultes citoyens dans une jeune République encore bien fragile que ces écrits s’adressent. Et plus encore à tous ces maîtres d’écoles, ces maîtresses qui selon l’expression de l’immense Charles Péguy étaient des hussards noirs de la République formés à l’Ecole normale supérieure crée en 1879.  

Une République qu’il fallait chérir, aimer avec ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais aussi une République combattue par les catholiques, les monarchistes (Charles Maurras et l’Action française en particulier), les nationalistes (Maurice Barrès et Paul Déroulède) et les bonapartistes, sans oublier le général Boulanger.  Une République qui navigue en pleines conquêtes coloniales (Annam, Tonkin, Laos, Tunisie, Madagascar, Gabon, Congo….), qui flattent le sentiment national mais vont à l’encontre des valeurs (devise) de la République.  Une République mal à l’aise avec ses valeurs chéries.

Aujourd’hui la V° République du nom s’appuie sur ces 4 valeurs : Liberté – Egalité – Fraternité – et Tolérance qui sont 4 piliers du principe de laïcité. Elle garantit en droit la liberté d’expression et ne condamne pas le blasphème.

Or c’est à la fois les fondements de la République, de la laïcité, de notre mode de vie, du mouvement de sécularisation et la liberté d’expression qui sont attaquées depuis trop longtemps et désormais en intimidant, menaçant (Affaire Mila) ou en tuant comme en 1995 (Vagues d’attentats), 2012 (Tueries de Montauban et Toulouse), 2015 (Charlie Hebdo, Bataclan…), 2016 (Père Hamel et attentat du 14 juillet à Nice) jusqu’aux derniers attentats et assassinats de cet automne 2020…

Il faut donc s'opposer et résister (comme le dit la clairvoyante Elisabeth Badinter) au fanatisme religieux, à l'obscurantisme et à ce qui est une guerre idéologique. Une guerre menée sans concession au nom d’un idéal anti-républicain. Un idéal qui veut abattre la République laïque. Mais il faut ouvrir les yeux face à cette menace sans pour autant être incapable de différencier un musulman d’un islamiste.

Elisabeth Badinter au micro du RTL soir © RTL toujours avec vous

 

En 2020, suite à l'assassinat de Samuel Paty, n'y avait t-il pas mieux à lire comme texte ?

Il me semble que si. Il y avait mieux à faire pour passer un message fort à nos élèves de collège et lycée, s’il convient d’admettre qu’à travers Samuel Paty, c’est notre liberté qui a été assassinée, qu’on veut nous retirer. Cette liberté de disposer de lois républicaines supérieures aux normes et aux lois religieuses. Et à mes yeux, le magnifique poème de Louis Aragon, La rose et le réséda était autrement plus adapté. En voici une interprétation superbe de la part de l’éblouissante et regrettée Juliette Gréco, partie cette année même. https://www.youtube.com/watch?v=fR5WpKwafHY

Juliette Gréco, La rose et le réséda, Olympia 2004 © Juliette Gréco - Topic

Le poème – La rose et le réséda – de Louis Aragon, c’est la lutte pour la liberté qui réunit le croyant et l’incroyant, c’est la liberté d’expression au plus haut point dans un contexte de guerre contre un ennemi qui s’oppose aux valeurs fondamentales sur lesquelles reposent la République, qui s’oppose à nos principes républicain (démocratique, laïque et indivisible), qui s’oppose à notre mode de vie et une forme de modernité occidentale. Car c’est bien une guerre idéologique qui est menée de front par les islamistes de tous bords en France depuis des années.

Pour s'en convaincre, il n'est qu'à écouter Bernard Rougier, auteur des -Territoires conquis de l'islamisme -

Enquête choc sur l'islamisme en France, Bernard Rougier, C à vous, 09/01/2020 © C à vous (France 5)

Plus que la désormais fameuse lettre - Aux instituteurs et institutrices - publié le 15 janvier 1888 par Jean Jaurès dans La Dépêche qui s'adresse à des adultes, à des citoyens et aux maîtres d’Ecole, c'est bien plus ce magnifique poème de Louis Aragon publié en 1943, qu'il convient de rappeler aujourd'hui afin de défendre la République, ses principes, ses valeurs, la laïcité et le mouvement de sécularisation des sociétés. Un mouvement ancien qui empêche que les normes et lois religieuses ne prennent le pas sur les lois civiles de la République, parmi laquelle la Loi de 1881 figure en bonne place au nom de la liberté de la presse et d’expression.

Des lois qui doivent garantir aux professeurs de pouvoir librement exercer leur haute mission d’émancipation de la jeunesse en faisant vivre les valeurs auxquelles nous sommes attachées.

Samuel Paty est mort injustement pour les avoir portées au plus haut.

Pourquoi je préfère et de loin le poème exceptionnel de Louis Aragon : La Rose et le Réséda ?

Louis Aragon (1897 – 1982), c’est un artiste majuscule du mouvement Dada et du Surréalisme, un homme engagé politiquement aux côtés du Parti communiste et à la fois (jusqu’à l’engagement dans la Collaboration) grand ami de Drieu la Rochelle et le mari d’Elsa Triolet.  Aragon, c’est aussi un journaliste (L’Humanité et Commune), un rédacteur en chef (Ce Soir). Mais c’est aussi lors de la Deuxième Guerre mondiale un soldat patriote qui est médecin-auxiliaire au Front et qui sera décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire. Engagé ensuite dans la Résistance il publie une première fois ce merveilleux poème en 1943 dans un journal marseillais (Mot d’ordre) avant de le publier à nouveau en décembre 1944 dans son recueil de poèmes intitulés – La Diane française – Il y sera alors dédié à la mémoire de 4 martyrs de la Résistance : À Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

En 1943, la France est occupée et soumise à l’Occupant allemand et au Régime de Vichy qui a détruit l’idéal républicain à la suite du vote par les parlementaires des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est sous la houlette du général de Gaulle (farouchement anti-communiste, mais conscient qu’il faut regrouper toutes les énergies) que la flamme de la résistance ne s’est pas éteinte.

On y trouve comme nulle part ailleurs avec autant de puissance l’évocation du :

  • Du combat magnifique pour la liberté afin que les français et étrangers vivant en France fassent la reconquête de celle-ci (« la Belle»),
  • De la liberté absolue de conscience de croire ou de ne pas croire référence indirecte à la laïcité (« celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas »),
  • De la nécessaire union par-delà les croyances face à la menace et à la destruction des libertés en tous genres liées à l’Occupation et au régime de Vichy (« quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat… au cœur du commun combat ») et
  • De l’indispensable acte de résistance sans lequel les beaux jours ne reviendront pas (« il coule il coule il se mêle à la terre qu’il aima pour qu’à la saison nouvelle mûrisse un raison muscat », "le grillon rechantera"). Un véritable poème engagé. Une œuvre majeure de la Résistance.

Voilà pourquoi, je crois que ce poème est ô combien mieux adapté aux circonstances que nous vivons et que le choix de la lecture de l’article (car c’est d’abord et avant tout un article) de Jean Jaurès daté de 1888 et titré – Aux instituteurs et institutrices – n’est pas des plus judicieux.

Le poème – La rose et le réséda – de Louis Aragon, c’est la lutte pour la liberté qui réunit le croyant et l’incroyant, c’est la liberté d’expression au plus haut point dans un contexte de guerre contre un ennemi qui s’oppose aux valeurs fondamentales sur lesquelles reposent la République.

Aujourd’hui l’ennemi veut substituer les normes et les lois religieuses aux lois républicaines en usant des pratiques les plus inhumaines qui soient. Il en était de même en 1943, en France qui était alors  sous la botte nazie et le régime de Vichy.

Pour ma part, ma religion, c’est ma conscience et avant la lecture du magnifique poème de Louis Aragon, je vous invite à réécouter le chef d’œuvre de Alain Souchon écrit en 2005 – Et si en plus y a personne -.

Alain Souchon, Et si en plus y'a personne 11 janvier 2015, Soirée de soutien à Charlie Hebdo et aux victimes. © France Télévisions

 

Voici le poème de Louis Aragon. Bonne lecture.

« La Rose et le Réséda »

À Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fût de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
                                      

Ils sont en prison lequel                                                                                                                                                                                               A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Un rebelle est un rebelle
Nos sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Il coule il coule il se mêle
A la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

                                                                 Louis Aragon, « La Rose et le Réséda », mars 1943.

 

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