Samuel Paty, La rose et le réséda. M. Blanquer, pourquoi Jaurès et pas Aragon ?

Le poème – La rose et le réséda – de Louis Aragon, c’est la lutte pour la liberté qui réunit le croyant et l’incroyant, c’est la liberté d’expression au plus haut point dans un contexte de guerre contre un ennemi qui s’oppose aux valeurs fondamentales sur lesquelles reposent la République. Pourquoi la lettre aux instituteurs et institutrices et pas le poème de Louis Aragon, M. Blanquer ?

Alors comme cela quelques jours à peine après l’assassinat dont a été victime Samuel Paty, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer vient d’annoncer sa décision de demander que soit faite la lecture dans toutes les écoles primaires, les collèges et les lycées de France de la désormais fameuse lettre - Aux instituteurs et institutrices – rédigé par Jean Jaurès à l’attention des personnels et des élèves à la rentrée des vacances de la Toussaint, le lundi 2 novembre. A qui s’adresse au fond cette lettre ? Est-ce à l’ensemble du corps professoral parce qu’il aurait failli dans sa tâche ? Aux élèves ? Que vont t-ils comprendre au juste ?

Curieuse idée tout de même de lire un article paru le dimanche 15 janvier 1888 dans les colonnes du quotidien régional – La Dépêche – Journal de la démocratie du Midi. A l’époque le numéro se vendait 5 centimes, le siège de la rédaction se trouvait au 59 rue d’Alsace-Lorraine (c’est maintenant la BNP Paribas) et l’impression se trouvait Rue Bayard à deux pas de la gare Matabiau et du canal du Midi. C’était encore l’époque des vendeurs à la criée.

Et puis la fameuse "lettre" Aux instituteurs et institutrices, lorsque la grand Jean Jaurès la rédige en 1888, c'est à l'attention des maîtres d'école, ces fameux Hussards noirs  ou Hussards de la République (cf : le grand Charles Péguy, L'Argent), pas aux élèves du primaire auxquels ils faisaient la leçon. Cette lettre, c'est pour rappeler la mission des maîtres et le rôle de l'Ecole primaire, gratuite, obligatoire et laïque qui a quelques années à peine derrière elle. En 2020, suite à l'assassinat de Samuel Paty, n'y avait t-il pas mieux à lire comme texte ?

Il me semble qu’il y avait mieux à faire pour passer un message fort à nos élèves de collège et lycée, s’il convient d’admettre qu’à travers Samuel Paty, c’est notre liberté qui a été assassinée.  Et à mes yeux, le magnifique poème de Louis Aragon, La rose et le réséda était autrement plus adapté. En voici une interprétation superbe de la part de l’éblouissante et regrettée Juliette Gréco, partie cette année même. https://www.youtube.com/watch?v=fR5WpKwafHY

Juliette Gréco, La rose et le réséda, Olympia 2004 © Juliette Gréco - Topic

On y trouve comme nulle part ailleurs le combat magnifique pour la liberté afin que les français et étrangers vivant en France fassent la reconquête de  la LIBERTE (« la Belle »), la liberté absolue de conscience de croire ou de ne pas croire référence indirecte à la laïcité (« celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas »), la nécessaire union par-delà les croyances face à la menace et à la destruction des libertés en tous genres liées à l’Occupation et au régime de Vichy (« quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat… au cœur du commun combat ») et l’indispensable acte de résistance sans lequel les beaux jours ne reviendront pas (« il coule il coule il se mêle à la terre qu’il aima pour qu’à la saison nouvelle mûrisse un raison muscat », "le grillon rechantera"). Un véritable poème engagé. Une œuvre majeure de la résistance.

Le poème – La rose et le réséda – de Louis Aragon, c’est la lutte pour la liberté qui réunit le croyant et l’incroyant, c’est la liberté d’expression au plus haut point dans un contexte de guerre contre un ennemi qui s’oppose aux valeurs fondamentales sur lesquelles reposent la République.

Plus que la désormais fameuse lettre - Aux instituteurs et institutrices - publié le 15 janvier 1888 par Jean Jaurès dans La Dépêche qui s'adresse à des adultes, à des citoyens et aux maîtres d’Ecole, c'est bien plus ce magnifique poème de Louis Aragon publié en 1943, qu'il convient de rappeler aujourd'hui afin de défendre la République et ses valeurs, Laïcité et Liberté d’expression quelques jours après l'assassinat de Samuel Paty mort injustement pour les avoir portées au plus haut.

Mais tout d’abord qui était donc Jean Jaurès au juste ? Et pourquoi cet article ne me semble adaptée ni au public, ni aux circonstances (au moins pour partie) ?

Premier mort de la Grande Guerre pour la défense de la paix

Jean Jaurès est assassiné par un jeune français nationaliste Raoul Villain, le 31 juillet 1914, alors qu’il est attablé au Café du Croissant, situé au 146 rue Montmartre à Paris, dans le 2° arrondissement. Le lendemain de l’assassinat de Jaurès, le 1 août 1914 c’est la mobilisation générale. Le 4 août, ont lieu les obsèques de Jaurès devant des milliers de personnes.  Son fils Louis ira à la guerre et n’en reviendra pas. Il est tué à l’ennemi le 3 juin 1918. En 1919, après la guerre, son assassin Raoul Villain est acquitté à la suite d’un procès. Peut-on imaginer la souffrance de la veuve Jaurès ? Elle qui a perdu son mari assassiné pour avoir voulu préserver la paix et son fils mort à la guerre que craignait Jean Jaurès. L’assassin mourra au début de la guerre d’Espagne à Ibiza où il s’était exilé sous les balles de républicains espagnols.  

Ses cendres au Panthéon 

C’est 10 ans après son assassinat que le 23 novembre 1924 que les cendres de Jean Jaurès sont accueillies au Panthéon. Ces obsèques qui ont eu lieu le 4 août 1914, jour sombre du début de la Grande guerre. Officielles d’abord à Paris, le corps de Jaurès est ensuite transféré à Albi (Tarn, 81) où il est inhumé au cimetière des Planques. Par la suite, son corps ayant été transféré au Panthéon, il ne reste que le cénotaphe (tombe duquel le corps est exhumé) au cimetière.

Des racines tarnaises

Jean Jaurès est né le 3 septembre 1859 à Castres dans une famille de la petite bourgeoisie provinciale.  En homme né dans le Midi, c’est à son Tarn natal (Castres) qu’il est attaché tout autant qu’à l’Occitan qu’il aime à parler et entendre.

Un brillant élève au lycée Louis-le-Grand à Paris devenu professeur de philosophie

Après de brillantes études, c’est dans la prestigieuse Ecole normale supérieure située rue d’Ulm à Paris qu’il entre en 1878 à 19 ans. Il en sort agrégé de philosophie et devient professeur agrégé de philosophie en 1881. A sa sortie, il est nommé au lycée d’Albi. Son premier métier est bien celui de professeur de philosophie au lycée alors même que les grandes Lois Ferry qui instaurent l’Ecole primaire gratuite, obligatoire et laïque voient le jour. Il sera aussi maître de conférence à la faculté de Lettres de Toulouse (1883) et professeur au Lycée de jeunes filles Saint-Sernin toujours dans la ville rose. Jaurès est passionné par la philosophie qu’il enseigne, l’histoire, la littérature et l’écriture qui le conduisent au journalisme et à la fondation d’un journal – l’Humanité – en 1904 et à l’art dont il est critique dans les journaux.

Un très jeune député socialiste réformiste et conseiller municipal dans la ville rose

Alors tout jeune professeur de philosophie, il est élu en 1885 député de Castres à l’âge de 26 ans, ce qui en fait le plus jeune député de l’hémicycle. Mais battu aux élections législatives suivantes,  il devient en 1890 conseiller municipal de Toulouse où le maire Camile Ournac le nomme adjoint à l’Instruction publique. En 1893, à la suite de la démission du député de Carmaux, le marquis de Solages, Jaurès est élu à nouveau à la Chambre dans cette circonscription. Il est désormais le député de Carmaux.

Aux origines de son combat la verrerie de Carmaux

Il se met vite à l’ouvrage en apportant son soutien à l’ouvrier et délégué syndical Baudot licencié par la Direction de la verrerie Sainte-Clothilde de Carmaux pour s’être rendu à Marseille au congrès national des verriers. Le directeur de l’usine Eugène Rességuier ferme l’usine et met 1200 verriers au chômage… malgré les conseils de Jean Jaurès favorable à une reprise du travail, la situation se tend car la direction refuse de réembaucher les ouvriers syndiqués, ce qui entraîne une nouvelle grève. L’usine embauche alors de nouveaux ouvriers verriers. Le préfet Pierre Ernest Doux s’oppose également au maire de Carmaux sur les conseils du Président du Conseil (chef du gouvernement, Charles Dupuy) pour lutter contre le socialisme incarné par les grévistes. Le maire n’est autre que Jean-Baptiste Calvignac ouvrier à la société des mines de Carmaux acquis aux idées socialistes est élu maire de Carmaux en 1892 et licencié par la société des mines en raison de ses absences liées à ses activités de maire. Après une grève à laquelle participent 3000 ouvriers, il est réintégré. Il sera maire de Carmaux jusqu’en 1929.

Tandis que la grève se poursuit toute l’année 1895, que le gouvernement envoie la troupe (l’armée) à Carmaux, Jean Jaurès va soutenir l’idée des verriers grévistes de créer leur propre verrerie sous la forme d’une coopérative. Une souscription nationale est lancée dans le quotidien toulousain La Dépêche, ce qui permet de créer la verrerie ouvrière à Albi. L’inauguration a lieu le 25 octobre 1896. C’est la naissance d’une entreprise autogérée par les ouvriers eux-mêmes.

Un orateur de talent au verbe juste

Doté de talents oratoires qui font de lui un grand tribun à l’Assemblée nationale, Jaurès usait de sa voix rocailleuse et puissante, du verbe juste et alliait la gestuelle à la parole. Il savait aussi parler en Occitan lorsqu’il s’adressait à son électorat rural et paysan du Tarn.

En 1907 face au leader radical Georges Clemenceau devenu « son » adversaire politique majeur 

C’est lors de la grande révolte des vignerons du Midi (Narbonne) dont il prend la défense qu’il s’oppose au chef du gouvernement Clemenceau. La révolte des vignerons née de la surproduction, de la mévente et de la baisse des prix a pour leader le vigneron Marcelin Albert qui organise de nombreux rassemblements de vignerons à Béziers, Montpellier et Narbonne. Clemenceau fera tirer sur la foule à Narbonne les 19 et 20 juin 1907 faisant 6 morts.

Au cœur des grands combats politiques de son temps

Pendant L’Affaire DREYFUS (1894 – 1906), il est de ceux qui prennent fait et cause pour le capitaine Alfred Dreyfus injustement accusé  d’espionnage en faveur de l’Allemagne.  Dreyfusard, il prend la défense du capitaine Dreyfus accusé à tort d’espionnage au profit de l’Allemagne.  Pour Jaurès, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ! ».  Il œuvre à l’unité des socialistes français : Les socialistes français se divisent très tôt entre « marxistes révolutionnaires » (Blanqui, Guesde, Brousse) et « réformistes » dont il est une des figures avec Alexandre Millerand, René Viviani ou Aristide Briand. Il participe à la création de la S.F.I.O en 1905 qui réunit pour un temps les différentes tendances. Rassembleur, charismatique, il parvient à rapprocher les différents courants. En 1908 au congrès de Toulouse, c’est le socialisme réformiste jaurésien qui sera la base doctrinale de la S.F.I.O. Il se fait défenseur de la laïcité, il vote La Loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905. Ce qui ne l’empêche pas de faire faire la communion à sa fille Madeleine,  lui attirant les foudres des plus farouches anticléricaux. Liberté et tolérance. Le cœur de la laïcité. Il est à l'avant-garde de la question sociale et l’amélioration du sort des travailleurs pris au sens large en y incluant ouvriers et paysans. Des années avant Robert Badinter qui fera aboutir cette cause, il est contre la peine de mort. Enfin, c'est un infatigable défenseur de la paix : Conscient des risques croissants de guerre avec l’Allemagne, Jaurès le pacifiste patriote comptait sur la solidarité internationale des travailleurs pour éviter la guerre. C’est dans un discours célèbre prononcé à Bâle (Suisse), discours intitulé – Guerre à la guerre – qu’il tente encore et toujours de lutter pour la paix. C’est en cherchant à préserver la paix, qu’il trouvera la mort. Nous lui devons 2 citations majeures : « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre. » et « Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée pote l’orage. »

 Un homme de presse

S’il est un collaborateur régulier du quotidien toulousain – La Dépêche -, s’il devient co-directeur en 1898 du journal parisien – La Petite République - il crée en 1904 son propre journal quotidien : L’Humanité.  C’est dans la Dépêche qu’il publiera nombre (1312) d’articles entre 1887 et 1914 dont la lettre – Aux instituteurs et institutrices -.

Mais revenons donc à ce choix ministériel de faire lire dans toutes les écoles primaires, tous les collèges et tous les lycées de France cette fameuse lettre aux instituteurs et institutrices. Pourquoi est-ce à mon sens une sorte de contre-sens ?

Tout d’abord, à qui était- t-il adressé cet article ?

Aux lecteurs du quotidien toulousain quelques années à peine après les lois Ferry (1881 – 1882) instituant l’Ecole primaire gratuite, laïque et obligatoire. A des adultes-citoyens (mais toujours pas citoyennes de plein exercice !!!) donc avec la volonté pour Jaurès de faire connaître ses idées sur le rôle de l’Ecole dans la jeune République (III° du nom). Il est alors tout jeune député de Castres. Il est convaincu que la République doit reposer sur l’Ecole gratuite, laïque et obligatoire afin de former des citoyens. Et n’oublions pas que la République est encore fragilisée par les monarchistes et les bonapartismes qui espèrent encore avoir sa peau. D’ailleurs en 1888, année de parution de sa lettre – Aux instituteurs et institutrices – le général Boulanger est alu triomphalement dans le nord. Et bien entendu aux maîtres de l’Ecole publique, laïque, gratuite et obligatoire pour leur rappeler la haute mission qu’y est la leur et le rôle de l’Ecole de la République.

Cette lettre comporte un premier paragraphe puissant et débute ainsi : "Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort".

Ce paragraphe a du sens de toute évidence, il comporte des mots, des passages forts utiles, mais il ne s’adresse pas à des écoliers, mais à leurs maîtres, pas à des collégiens ou des lycéens, mais à leurs professeurs.

La relire aujourd’hui signifie-t-il que les professeurs ont failli dans leur mission ?

Cet article que vous pouvez lire en intégralité ici : https://www.ladepeche.fr/2020/10/25/laicite-a-lecole-la-lettre-aux-instituteurs-et-institutrices-de-jean-jaures-avait-ete-publiee-dans-la-depeche-en-1888-9162912.php  contient 12 fois le mot « enfant ». Pas une fois le mot "République". Pour Jaurès, l’Ecole de la République (qui doit faire face à un réseau d’Ecoles libres solidement ancré) accueille un « enfant » qu’elle transforme en « écolier » afin d’en faire un « citoyen », un homme libre. Mais que vont comprendre des collégiens de 11 à 14/15  ans et des lycéens de 15 à 18/19 ans qui ne sont plus des enfants et de loin, d’un texte qui a pour cible des adultes qu’il faut convaincre du rôle éminent de l’Ecole de la République ? Je ne suis pas certain que le but recherché soit atteint.

Et surtout, surtout, cet article est publié 17 ans avant la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Or c’est bien tout autant que le principe de liberté d’expression, de libre arbitre, d’esprit critique, de tolérance, celui de laïcité qui est central dans l’assassinat de Samuel Paty.

Samuel a pour illustrer une séquence sur la liberté d’expression, le libre-arbitre, l’esprit critique, de tolérance, utilisé des caricatures du prophète Mahomet.

Or pour les adeptes de l’Islam, on ne représente pas le prophète. C'est pourtant écrit nulle part dans le Coran. Les caricatures sont considérées comme une insulte à l’égard du prophète et une attaque frontale de l’Islam. Un blasphème. Outre que le blasphème n’existe pas en droit dans notre République laïque, c’est le principe même de laïcité qui est rejeté dans cet acte odieux. L’identité culturelle passe d’abord et avant tout par l’identité religieuse qui prime sur tout le reste. Or l’identité religieuse si elle est heureusement garantie par la Loi de 1905 et l’exemple de Jaurès est caractéristique, puisqu’il est un des défenseurs de la laïcité, participant à l’élaboration de l’article IV de la loi de 1905 portée par le radical Emile Combes (tarnais lui aussi, né à Roquecourbe), ancien docteur en théologie ayant perdu la Foi. Mais dans le même temps, il la fait vivre puisque sa fille Madeleine (prénom chrétien s’il en est) fera sa communion. Jaurès ne mélangeait pas sphère privé où la spiritualité appartient à l’individu et sphère publique. Comme il le dira à la Chambre des députés en 1886, il sait combien « l’Ecole ne continue pas la vie de famille, elle inaugure et prépare la vie des sociétés » et combien « l’enseignement public ne doit faire appel qu’à la raison ». C’est tout cela que Samuel Paty avait compris. L’Ecole forme des citoyens libres de penser par eux-mêmes dans une République laïque.

C’est donc à des adultes citoyens dans une jeune République encore bien fragile que ces écrits s’adressent. Et plus encore à tous ces maîtres d’écoles, ces maîtresses qui selon l’expression de l’immense Charles Péguy étaient des hussards noirs de la République formés à l’Ecole normale supérieure crée en 1879.  

Une République qu’il fallait chérir, aimer avec ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais aussi une République combattue par les catholiques, les monarchistes (Charles Maurras et l’Action française en particulier), les nationalistes (Maurice Barrès et Paul Déroulède) et les bonapartistes, sans oublier le général Boulanger.  Une République qui navigue en pleines conquêtes coloniales (Annam, Tonkin, Laos, Tunisie, Madagascar, Gabon, Congo….), qui flattent le sentiment national mais vont à l’encontre des valeurs (devise) de la République.  Une République mal à l’aise avec ses valeurs chéries.

Aujourd’hui la V° République du nom s’appuie depuis 1958 sur ces 4 valeurs Liberté – Egalité – Fraternité – Tolérance qui sont 4 piliers du principe de laïcité. Elle garantit en droit la liberté d’expression et ne condamne pas le blasphème.

Or c’est à la fois les fondements de la République, de la laïcité et la liberté d’expression qui sont attaquées depuis trop longtemps et désormais en intimidant, menaçant (Affaire Mila) ou en tuant comme en 2012 (Tueries de Montauban et Toulouse qui feront 7 morts ), 2015 (Charlie Hebdo, Bataclan…), 2016 (Père Hamel et attentat du 14 juillet à Nice faisant 86 morts et 458 blessés) 2020…

Il faut donc s'opposer et résister (comme le dit la clairvoyante Elisabeth Badinter) au fanatisme religieux, à l'obscurantisme et à ce qui est une guerre idéologique. Une guerre menée sans concession au nom d’un idéal anti-républicain. Un idéal qui veut abattre la République laïque. 

Elisabeth Badinter au micro du RTL soir © RTL toujours avec vous

 

Notre République n’est pas théocratique. Et c’est pour cela que je préfère et de loin le poème exceptionnel de Louis Aragon : La Rose et le Réséda.

Louis Aragon (1897 – 1982), c’est un artiste majuscule du mouvement Dada et du Surréalisme, un homme engagé politiquement aux côtés du Parti communiste et à la fois (jusqu’à l’engagement dans la Collaboration) grand ami de Drieu la Rochelle et le mari d’Elsa Triolet.  Aragon, c’est aussi un journaliste (L’Humanité et Commune), un rédacteur en chef (Ce Soir). Mais c’est aussi lors de la Deuxième Guerre mondiale un soldat patriote qui est médecin-auxiliaire au Front et qui sera décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire. Engagé ensuite dans la Résistance il publie une première fois ce merveilleux poème en 1943 dans un journal marseillais (Mot d’ordre) avant de le publier à nouveau en décembre 1944 dans son recueil de poèmes intitulés – La Diane française – Il y sera alors dédié à la mémoire de 4 martyrs de la Résistance : À Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

En 1943, la France est occupée et soumise à l’Occupant allemand et au Régime de Vichy qui a détruit l’idéal républicain à la suite du Vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est sous la houlette du général de Gaulle (farouchement anti-communiste, mais conscient qu’il faut regrouper toutes les énergies) que la flamme de la résistance ne s’est pas éteinte.

On y trouve comme nulle part ailleurs le combat magnifique pour la liberté afin que les français et étrangers vivant en France fassent la reconquête de celle-ci (« la Belle »), la liberté absolue de conscience de croire ou de ne pas croire référence indirecte à la laïcité (« celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas »), la nécessaire union par-delà les croyances face à la menace et à la destruction des libertés en tous genres liées à l’Occupation et au régime de Vichy (« quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat… au cœur du commun combat ») et l’indispensable acte de résistance sans lequel les beaux jours ne reviendront pas (« il coule il coule il se mêle à la terre qu’il aima pour qu’à la saison nouvelle mûrisse un raison muscat », "le grillon rechantera"). Un véritable poème engagé. Une œuvre majeure de la Résistance.

Voilà pourquoi, je crois que ce poème est ô combien mieux adapté aux circonstances que nous vivons et que le choix de la lecture de l’article (car c’est d’abord et avant tout un article) de Jean Jaurès daté de 1888 et titré – Aux instituteurs et institutrices – n’est pas des plus judicieux.

Le poème – La rose et le réséda – de Louis Aragon, c’est la lutte pour la liberté qui réunit le croyant et l’incroyant, c’est la liberté d’expression au plus haut point dans un contexte de guerre contre un ennemi qui s’oppose aux valeurs fondamentales sur lesquelles reposent la République.

Pour ma part, ma religion, c’est ma conscience et avant la lecture du magnifique poème de Louis Aragon, je vous invite à réécouter le chef d’œuvre de Alain Souchon écrit en 2005 – Et si en plus y a personne -.

Alain Souchon, Et si en plus y'a personne 11 janvier 2015, Soirée de soutien à Charlie Hebdo et aux victimes. © France Télévisions

Voici le poème de Louis Aragon. Bonne lecture.

« La Rose et le Réséda »

À Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fût de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
                                      

Ils sont en prison Lequel                                                                                                                                                                                                A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Un rebelle est un rebelle
Nos sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

Il coule il coule il se mêle
A la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas

L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

                                                                 Louis Aragon, « La Rose et le Réséda », mars 1943.

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