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Billet de blog 9 mars 2018

5 questions à Mahmoud Zahar - Gaza réclame des élections

Interrogé le 10 décembre 2017, Mahmoud Zahar évoque la charte du Hamas, la nouvelle hiérarchie du mouvement, l'Autorité Palestinienne, les rapports avec l'Iran ou l'Egypte.

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Initialement médecin et chirurgien, Mahmoud Zahar est l'une des figures historiques du Hamas palestinien. Emprisonné de multiples fois en Israël, déporté au Liban en 1992[1],  victime de nombreuses tentatives d’assassinat au cours desquelles deux de ses enfants et son gendre ont été tués, il est ministre des Affaires étrangères dans le premier gouvernement d’Ismaël Haniyeh. Auteur de livres politiques et de romans, Mahmoud Zahar a abandonné toute fonction officielle depuis les accords de la Mecque en février 2007. Il demeure un conseiller essentiel du mouvement, et mène par exemple les négociations qui aboutissent en 2011 à l’échange du soldat Shalit contre 1027 prisonniers palestiniens[2].

1  La charte du Hamas, datant de 1988, a été modifiée cette année.    Cette nouvelle charte marque-t-elle des changements majeurs par rapport au texte initial ?[1]

Il n’y a aucun changement dans la charte. C’est une déclaration politique, un agenda, une étape. Par rapport à la question de la terre de Palestine le texte nouveau précise que nous n’avons pas d’objection à l’établissement d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, sur le territoire de 1967. Dans le même temps nous ne sommes pas prêts à renoncer à un seul mètre carré de notre terre. Ainsi à Gaza, nous avons constitué un véritable gouvernement. Et ce n’est pas parce que nous dirigeons l’administration à Gaza que nous allons renoncer à nos droits en Cisjordanie et sur le territoire de 48. Il n’y a aucun changement dans la charte. C’est simplement une déclaration politique.

2 L’un des principaux journaux quotidiens français, le Monde, a publié récemment un article consacré au nouveau responsable du Hamas pour Gaza, Yahia Sinwar[2]. Curieusement celui-ci n’a pas été interviewé directement. Le journaliste a simplement sollicité l’avis de personnalités diverses comme Ahmed Youssef[3] ou Ghazi Ahmed[4].  L’article est assez élogieux, présente Yahia Sinwar comme un « réconciliateur », ce qui tranche singulièrement avec la manière dont le même journal évoque habituellement le Hamas…

Ahmed Youssef, Ghazi Ahmed ne reflètent pas l’opinion du Hamas. Ils ne sont en aucun cas, et sur aucun sujet, représentatifs de l’attitude politique du Hamas. Je peux même dire qu’ils expriment l’opinion de l’OLP davantage que celle du Hamas. Concernant Yahia Sinwar il s’agit d’une personne qui a été emprisonnée pendant plus de 20 ans et fait partie des prisonniers relâchés contre le soldat Shalit en 2011. Pendant les quatre années qui viennent de s’écouler, il était membre du comité politique. Du fait de l’augmentation du nombre des membres de la branche militaire dans notre mouvement, voter pour Yahia Sinwar était justifié. Mais ceci ne signifie pas qu’il y ait une modification dans l’agenda politique du Hamas. Il n’était pas militaire lorsqu’il a été arrêté, il ne participait pas à une organisation de type militaire. Mais nous sommes tous concernés par la politique, la science, la culture, les médias, et en plus de l’activité politique il y a l’activité militaire comme dans tout gouvernement. Certains sont des spécialistes de tel ou tel aspect. Mais la chose la plus importante à savoir c’est que nos décisions sont des décisions collectives. Si nous somme onze, six vont décider et le reste accepte. Il suffit d’une seule voix pour créer une majorité et modifier ainsi l’attitude du mouvement. De même les élus ne peuvent faire plus de deux mandats[5]. Cela ne nous pose pas de problème. C’est pour cette raison que Khaled Meshal n’est plus en poste. Il n’y a pas de compétition à l’intérieur du Hamas. J’ajoute que le recours à la majorité n’est pas toujours nécessaire : face à une question particulière nous acceptons les véritables et bonnes idées d’où qu’elles viennent.     

3 En cas de vacance du pouvoir à la tête de l’Autorité Palestinienne, accepteriez-vous le leadership de tel ou tel sans passer par des élections ? Y a-t-il des options possibles en dehors d’élections libres ? Certains disent qu’il y a en ce moment une réconciliation mais en dehors de Mahmoud Abbas y-a-t-il d’autres leaders possibles ?

Il n’y a pas de réconciliation. Il y a un accord. Nous l’avons signé en 2011. Il inclue cinq points. Le premier chapitre, le plus important, est celui des élections. Qu’est-ce que ça veut dire des élections ? Nous devons faire des élections pour l’autorité palestinienne, pour le conseil législatif (le parlement), pour le dirigeant de l’autorité, pour le conseil national. Le conseil national pour nous est plus important que tout le reste. Pourquoi ? Aujourd’hui Abbas déclare qu’il est le chef de tous les Palestiniens. Ceci n’est pas vrai : nous avons gagné quatre municipalités en 2005[6]. Et en 2006 nous avons gagné au Conseil législatif[7]. Nous étions la majorité. Pour les municipalités nous sommes la majorité. L’OLP a accepté les accords d’Oslo et dénoncé la plupart de nos droits nationaux. Avec des élections nous pourront convaincre que nous représentons la majorité, et nous allons alors tout changer. Notre challenge n’est pas qui sera le représentant, mais comment protéger nos droits nationaux, notre terre, notre population, nos Lieux saints comme la mosquée el Aqsa. Abbas a renoncé à tout cela.

Deuxième point : il n’y a personne après Abbas capable d’unir le Fatah. En particulier beaucoup de ceux qui soutiennent Abbas figurent parmi les principaux collaborateurs d’Israël. Et franchement ils n’ont même pas honte ! Ce sont des espions. Comment pouvez-vous vous « réconcilier » avec des gens qui coopèrent avec votre ennemi ?

4 L’Égypte semble avoir une action significative[8] pour la « réconciliation ». Pensez-vous que les leaders égyptiens sont sincères lorsqu’ils vous aident ? Sont-ils fiables ? Quelle est votre capacité de contrôler qu’un accord sera suivi d’effets ? Quel est votre rapport de forces ?

Tout d’abord ce gouvernement, ou plutôt cette administration, s’exprime clairement comme un mouvement anti-islamique. L’administration égyptienne se comporte tous les jours comme un mouvement anti-islamique. Et nous les considérons ce gouvernement comme libéral, favorable à l’Occident et même à Israël. Mais notre existence à leur frontière, ou plutôt leur existence à notre frontière est un fait dont nous devons tenir compte. À cause de leur intérêt et à cause de ce qui est appelé le « plan Trump »[9], ils essayent de matérialiser cet accord, ce plan. Pour deux raisons. La première raison est de permettre à Abbas de sembler représentatif de tous les Palestiniens. Que ce soit de Gaza ou de Cisjordanie. Le fond est politique. Parce que si l’Occident parvient avoir un accord avec le côté palestinien pour trouver une solution pour ce qui est appelé la question israélienne, ou la question palestinienne, ceci ne peut se faire sans qu’il y ait de relations entre Gaza et la Cisjordanie. Le deuxième point est que les Occidentaux ont intérêt avoir de bonnes relations avec l’Égypte et avec Gaza parce que nous avons à Gaza un nombre croissant de personnes fanatiques. Ceux qu’on appelle DAESH. Plus de 100 personnes à Gaza sont en prison et certains ont commis des crimes contre notre population. L’un d’entre eux s’est fait exploser ici à Gaza, et a fait des victimes parmi nous. Ils sont bien connus, de la même famille. Ainsi donc, pour la protection de la frontière avec l’Égypte, ils ont besoin du Hamas parce que nous sommes contre les fanatiques. Ils pensent que cette coopération peut les aider dans le Sinaï. Et ceci nous aidera aussi parce que nous ne pouvons pas tolérer ces personnes qui n’ont aucune relation avec l’islam et considèrent quiconque comme infidèle, non-croyant. Cela justifie à leurs yeux de nous neutraliser et même parfois de tuer son propre père.  

5 On dit que l’Iran est le principal fournisseur du Hamas en armes et en argent. À quel point et jusqu’à quel niveau l’Iran peut-il vous aider ?

Je pense que la question ne se pose pas comme cela. Nous cherchons à recevoir une aide financière, politique, et tout type d’aide possible de la part de n’importe quel pays. En tant que musulmans nous vivons à l’ombre de l’islam. Nous sommes une nation et dans nos textes, dans le Coran, il y a des versets bien connus. Nous nous considérons comme membres de la nation islamique. Pas comme un pays. Nous sommes heureux d’avoir le soutien de l’Indonésie, de la Malaisie, de l’Iran, de la Turquie, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des pays africains. C’est notre position. Mais comme l’Iran est considéré aujourd’hui comme un pays dressé face à l’Occident, on essaye de faire un lien avec le Hamas de manière à pousser les pays occidentaux contre le Hamas. Mais ils sont nos frères. Ne croyez pas non plus à l’argument « chiites contre sunnites ».  Lorsque nous étions au gouvernement[10], nous avons coopéré avec l’Iran et personne n’est devenu chiite ici. Nous avons coopéré avec tous les pays arabes et personne n’est devenue sunnite parce que nous sommes sunnites. Ils sont chiites, mais ils sont islamiques.  Le chiisme ne touche pas  à la substance  fondamentale de l’islam. Ils croient au petit-fils de Mohamed, Hussein que nous considérons comme un membre de la Sahaba, les compagnons du Prophète. On essaye de nous diviser pour nous affaiblir, et on nous accuse en des termes qui soient compréhensibles en Occident. C’est un débat d’Occidentaux.

[1] Les modifications essentielles portent sur :

- La suppression de l’amalgame entre juifs et sionistes, retournée contre ceux qui font cet amalgame dans le camp adverse, ainsi que les références à la Franc maçonnerie et les Rotary clubs, etc.

- L’acceptation de la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 sans reconnaissance d’Israël, avec droit au retour des réfugiés palestiniens, comme une formule de consensus national.

Associé à l’objectif réitéré de libération de la totalité de la Palestine, il faut comprendre dans cette formule l’association à un Etat dans les frontières de 1967 d’une trêve de longue durée, proposition évoquée maintes fois depuis que le Hamas participe à des élections politiques.

- La poursuite des dirigeants israéliens pour crimes de guerre.

[2] Yahya Sinouar, le nouveau chef qui bouscule le Hamas.

Ancien prisonnier en Israël, cet homme charismatique et pragmatique est le moteur de la réconciliation palestinienne. LE MONDE, 02.11.2017, par Piotr Smolar (Gaza, envoyé spécial)

[3] Présenté dans la presse occidentale comme « Hamas modéré », « haut cadre du Hamas », Ahmed Youssef n’a en fait jamais eu de fonctions électives au sein du Hamas. Conseiller d’Ismaël Haniyeh en 2006-2007, de retour des USA où il a passé de nombreuses années, il dirige depuis un think tank personnel House of wisdom. Il est l’auteur de plusieurs livres politiques dont un très bon American Muslims.

[4] Faisant fonction de ministre des Affaires étrangères depuis la séparation entre Gaza et la Cisjordanie, Ghazi Ahmed n’a pas de fonction élective non plus au sein du Hamas.

[5] Ismaël Haniyeh, après deux mandats comme responsable du seul Hamas de Gaza, a été élu responsable du bureau politique, c’est-à-dire de l’ensemble des cinq composantes du Hamas (Gaza, Cisjordanie, territoire de 48 (Israël), réfugiés, prisonniers), en remplacement de Khaled Meshal.

[6] Selon la loi électorale palestinienne, les élections municipales se déroulent de manière échelonnée. En 2005, premières élections municipales de l’histoire (les maires étaient désignés auparavant par Arafat) l’Autorité Palestinienne a commencé par soumettre aux élections les municipalités jugées gagnables (surnommées Fatah-land par les opposants). Les bons résultats du Hamas ont alors constitué, pour les observateurs attentifs, le signe avant-coureur de la victoire du Hamas aux élections législatives de 2006.

[7] 74 sièges sur 132, majorité absolue, tandis que le Fatah en remportait 45.

[8] Des pourparlers viennent d’avoir lieu au Caire pendant plusieurs mois.

Ils sont actuellement interrompus.

[9] Plan prévoyant notamment l’achat par les monarchies du Golfe d’une partie du Sinaï dans l’optique d’y installer des réfugiés des camps du Liban et de Syrie, et d’y déporter une partie de la population palestinienne de Cisjordanie. On en voit mal les contours juridiques. 

[10] Mahmoud Zahar a été ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne du 20 mars 2006 au 18 mars 2007, fenêtre d’opportunité pour se rendre à l’étranger.

[1] Marj el Zouhour – La vallée des fleurs, Erick Bonnier 2013

[2] L’Echange – Le soldat Shalit et les Palestiniens, Erick Bonnier 2015

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