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Billet de blog 22 avr. 2018

Gaza, de la Marche du retour à l'Etat unique

Avec les manifestations pacifiques le long de la frontière qui sépare Gaza d’Israël, les Palestiniens sont en passe de réussir une couteuse mais efficace campagne de communication. Alors qu’Israël réagit de manière disproportionnée et fait usage d’armes prohibées, se précise l’objectif à long terme d’un Etat unique et démocratique sur l’ensemble de la Palestine.

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Liban, 1992

Il y a 25 ans, le 15 décembre 1992, Itzhak Rabin déportait au Sud Liban 400 sympathisants du Hamas et du Jihad islamique. Le Premier ministre pensait ainsi éloigner définitivement les plus fermes opposants aux futurs accords d’Oslo dont les négociations secrètes venaient de commencer. Mais les déportés refusaient d’entrer au Liban et s’installaient tant bien que mal à quelque distance en contrebas du dernier check point israélien (Israël occupait alors le Sud Liban). Désormais chaque semaine les déportés allaient s’ébranler symboliquement en « Marches du retour » depuis leur camps de toile vers la frontière, manifestant pacifiquement la volonté des Palestiniens de revenir sur leur terre. Ils essuyaient alors des tirs des soldats israéliens, l’un eut le visage emporté. Mais, bien avant l’heure d’internet, les images de leur détresse faisaient un « buzz » mondial, l’illégalité de leur expulsion était clamée par l’ONU. Neuf mois plus tard Israël cédait et les déportés rentraient chez eux.

Les Marches du retour, version 2018

En 2018, les déportés, les assiégés, ne sont pas quatre cent, mais près de deux millions. Sans drapeaux partisans et sans armes, ils manifestent dans un espace vital pour eux : la zone frontalière sur laquelle Israël s’arroge le droit de vie et de mort ; un kilomètre de large sur quarante kilomètres de long, et qui correspond aux dernières terres agricoles de l’enclave. En déclarant ce territoire « zone tampon », ce sont trois mille hectares de terres agricoles sur laquelle Israël tire à vue. Au cours de l’année 2017, vingt-cinq Palestiniens ont été les cibles. Et voilà que ce ne sont plus de jeunes agriculteurs qui sont là, mais des familles entières, hommes femmes et enfants, des poussettes. Tous les vendredis, après l’heure de la prière, on piquenique en famille. Du nord au sud de la Bande de Gaza, cinq villages de tentes sont dressés avec des stands, des buvettes, des falafels, des podiums. Pour un de mes amis Francilien : « C’est la fête de l’Humanité avec beaucoup plus de monde » !

Israël aggrave son cas

Mais voilà que des jeunes s’approchent de la barrière, cette fois-ci sous les yeux du monde entier. Des centaines de portables diffusent en direct les images. Une fois de plus Israël réagit de la pire des façons, blesse et tue sans honte : « Nous savons où va chaque balle ». Mais en face une autre défense est organisée, non violente celle-là. Sur le terrain, dans les postes de secours, les ambulances, à l’entrée des services d’urgences des hôpitaux, dans les blocs opératoires, c’est toute une escouade formée au recueil de preuves médicolégales qui s’active sans relâche. En décembre dernier Ibrahim Abu Thuraya, handicapé amputé des deux jambes, a été tué d’une balle en plein front. Mais les témoins ont témoigné, les films sont là, et la balle extraite du crane est bien israélienne. Au soir du premier vendredi des Marches du retour, qui a fait 17 morts, ce sont plus de deux cent mandats des familles qui ont été recueillis et abondent les signalements déjà parvenus à la Cour pénale internationale. A tel point que la Procureure, fait totalement inédit dans l’histoire de la Cour, a fait savoir publiquement que ces actes « étaient susceptibles de relever de sa compétence ». Mais les soldats israéliens n’utilisent pas seulement les fines balles qui transpercent des enfants ou des journalistes. Je peux en témoigner. J'ai opéré à l'hôpital Shifa, le principal hôpital de la Bande de Gaza, du 8 au 15 avril. Les soldats israéliens utilisent aussi les « soft-nose bullets », ces balles à effet explosif qui font éclater les os, transforment en une bouillie sanglante l’intérieur des cranes, broient les corps en y laissant des cratères où l’on peut passer le poing. Et ils utilisent aussi les gaz. Des attaques chimiques comme celles, simultanée sur le nord et le sud de la Bande de Gaza qui ont laissé au sol des dizaines de blessés inconscients et agités de convulsions pendant de longues minutes. Des convulsions qui se reproduisent régulièrement chez les victimes hospitalisées dans les services de soins intensifs. Des gaz neurotoxiques. D’autres gaz, de couleur différente, produisent vomissements et diarrhées sanglantes. A la Cour, le dossier israélien pèse de plus en plus lourd.

Les commentaires habituellement lisses des médias occidentaux commencent à se fissurer. Certes persistent quelques rapports « équilibrés », présentant à égalité oppresseur et victime. On évoque le pathétique ou le dérisoire à la vue de ces jeunes qui jouent avec leur vie sans objectif réaliste, ou qui seraient « manipulés par le Hamas ». On se désole de ces images de violence qui se répandent sur internet et ne constitueraient que d’autres appels à la violence. Mais n’est-ce pas justement parce que la réaction israélienne provoque des morts qu’on en parle ? Quelle relation as-t-on fait des centaines de milliers de Gazaouis qui manifestent régulièrement contre siège ? Evoque-t-on la misère massive qui s’est abattue sur Gaza sans eau potable ni électricité ? Sont-ce les Palestiniens qui ont besoin de martyrs, ou les médias occidentaux qui ont besoin d’images de sang et de morts pour animer la Une ? Alors quelques journalistes occidentaux, très peu, s’enhardissent à se glisser dans la Bande de Gaza. Et voilà même que le discours de tel ou tel responsable politique du parti diabolisé, le Hamas, se retrouve sur nos ondes aux heures de grande écoute.  Avec quelle revendication ? Un objectif à long terme qu’il est bien difficile d’argumenter en contre : un Etat unique sur toute la Palestine, où tous jouiraient des mêmes droits : juifs, chrétiens et musulmans. Mais combien de Marches d’ici là ?

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