Des textes pour les lieux brestois et symboliques de la fête à Macron

Quelques textes ont été préparés pour la fête à Macron du 5 mai, à Brest. Il y a en eu bien d'autres, par les salariés en lutte de la gare et de l'hôpital, par les étudiants, par les handicapés en lutte pour leur intégration, et par d'autres organisateurs de la marche.

Ouverture de la fête

Emmanuel, voici un an que tu es notre président.

Selon la définition de ce qu'est un président sous notre brave Vème République, tu es même un peu plus que le président d'une démocratie. À ce moment-là, tu es devenu responsable de ce qui fait notre pays et notre société. Tu as reçu la charge de nos institutions et nos services publics. Il t'a semblé les recevoir en cadeaux, et avoir la propriété, fructus, usus et abusus. En vérité, ce ne sont pas tes biens, mais ils restent les biens de tous. Fructus. Les fruits qu'ils produisent doivent servir à tous. Usus. Son usage ne t'est pas réservé, mais tu dois t'assurer que chacun y ait accès. Et surtout, surtout, tu ne peux pas en disposer à ta guise - abusus -, les détruire ou les vendre. Ce bien public, tu dois le transmettre en bon état à ton successeur.

Certains, ici, n'ont pas voté pour toi, mais cela fait un an qu'ils vivent tes choix politiques. Certains ont même mieux suivi ta carrière, et n'ont pas oublié que tu as été au cœur du cabinet de François Hollande, puis son ministre de l'économie. Ceux-là considèrent que ça ne fait pas un an, mais déjà six années. Qu'importe le chiffre ! Il paraît qu'un anniversaire, ça se fête !

Emmanuel, aujourd'hui, nous allons faire le tour de ces cadeaux que tu as déjà depuis longtemps, et apprendre à y jouer ensemble.

C'est l'une des leçons de l'école maternelle : apprendre à partager. Il n'est jamais trop tard pour commencer.

 

Parcours brestois de la fête à Macron Parcours brestois de la fête à Macron

Gare

Emmanuel, ceci est une gare. C'est ici que se rencontrent les trains et les voyageurs, et tout ceci fonctionne grâce aux cheminots. Ce n'est pas un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. C'est un lieu où se croisent ceux qui commencent un voyage, ceux qui le terminent, et ceux qui font voyager. Idéalement, chacun devrait avoir la possibilité de voyager, et n'être pas bloqué par ses ressources. Force est de constater que ce n'est pas l'évolution actuelle des tarifs, hélas.

Cette gare est une porte d'entrée vers un grand réseau, qui permet de voyager dans toute l'Europe. Ce réseau n'est pas né tout seul à partir d'investissements librement effectués. Oh non ! Des compagnies privées ont construit des tronçons de lignes entre des grandes villes, ou pour relier des grandes villes à leur environnement proche. Et c'est ainsi qu'on se retrouve en 1937 avec des morceaux de réseau mal connecté, cher pour les usagers, et des conditions de travail qui font fuir les salariés. La bête humaine de Zola n'est pas loin.

C'est aussi l'arrivée des cars dans ces années-là qui a fait renoncer à une partie du réseau secondaire, le car présentant plus de souplesse. Aujourd'hui cette concurrence car-train est exacerbée avec l'arrivée des cars "Macron", issus de ta loi de libéralisation de 2015, passée à coups de 49-3. Ces cars montrent exactement comment une concurrence sauvage peut s'exercer jusqu'à ce que deux ou trois concessionnaires s'en sortent au détriment des conditions de travail de l'ensemble des salarié(e)s. Dans ce contexte aucune prise en compte du prix du réseau routier par la collectivité et des pollutions induites par cette circulation privatisée. On a la même situation entre les transports routiers et le ferroviaire. Et ne parlons même pas de sécurité et de confort pour les usagers dans cette histoire de privatisation, jetons juste un œil de l'autre côté de l'Atlantique ou de la Manche. TINA -- there is no alternative -- ou "ce n'est pas possible autrement" ne sont que les deux faces d'une même pièce d'or pour les remplisseurs de coffres-forts, et autres actionnaires.

Emmanuel, cette situation où les diverses lignes sont concédées à diverses entreprises privées ne créait pas une saine émulation par la concurrence voici un siècle ; elle n'en créera pas plus en 2018. Il y aura une juxtaposition de petits monopoles privés, qui pressureront leurs salariés et leurs clients, tout en entretenant mal les lignes et le matériel roulant.

Emmanuel, si tu veux pouvoir longtemps avec tes trains, il ne faut pas casser la SNCF. Il faut prendre soin à la fois de son statut et de celui de ses salariés. Pour l'entreprise il faut un EPIC unique : établissement public à caractère industriel et commercial, et pas trois EPIC interconnectés, à la fois clients et concurrents. Ce qui est sûr, c'est qu'une société anonyme ne peut être que le prélude à la catastrophe. Pour les salariés, il faut conserver le statut de cheminot, qui permet de s'investir dans la durée dans un métier aux contraintes fortes. On a bien vu avec les routiers comment le travail transfrontalier pouvait casser à la fois les salaires et les conditions de travail ; tout le secteur du transport y est exposé.

Mairie

Emmanuel, ceci est une mairie. C'est le cœur de la démocratie locale. C'est là que se trouvent les quelques élus envers lesquels le peuple éprouvent encore un peu de confiance. Il faut bien l'avouer, pour les députés croupions, pour les ministres aux ordres et pour le président aux amis très riches, cette confiance est morte depuis longtemps. Cette démocratie locale s'appuie sur le principe de la libre administration des collectivités locales, inscrit dans la Constitution.

Emmanuel, ton parti politique est jeune, et tu n'es maître d'aucune commune, d'aucun département, d'aucune région. La tentation est grande de profiter de ton levier de pouvoir central, avec tes pouvoir étendus de président de la Vème République et ton assemblée obéissante. Avec les contrats que tu veux passer cette année avec les plus grandes villes, tu vas les mettre sous une tutelle budgétaire.

Les villes ne sont pas ton jouet, et ne peuvent pas être celui de ton parti avant 2020. Le temps de la démocratie n'est pas celui de la spéculation. Si tu n'as pas cette patience, tu as toujours le droit de démissionner et de reprendre ton métier de banquier d'affaires.

EHPAD

Emmanuel, c'est ici que vivent nos anciens. C'est souvent là qu'ils meurent, aussi, et il faut que cette vie et cette mort soient dignes.

Cette dignité, c'est le temps qu'ont les soignants pour s'occuper des résidents. Ils n'ont pas la possibilité de remplir leur rôle correctement, et ce n'est pas une goutte d'eau de 50 millions d'euros qui va y changer quoi que ce soit. La dépendance mérite une autre avenir qu'une ponction sur les retraites via la CSG et une ponction sur le travail avec une autre journée dite de solidarité.

Si tu trouves que ceux qui ont tout ne contribuent pas assez au bien-être des autres, il y a d'autres outils, comme l'impôt sur la fortune, l'impôt sur les revenus, l'impôt sur les sociétés, ou la taxation des grands héritages.

Les EHPAD sont, ou devraient être, le message collectif de toute la société à ceux qui vieillissent : "Vous pourrez vivre dignement jusqu'au dernier jour."

Les EHPAD ne sont pas un jouet pour un gouvernement comptable, ils ne sont pas une variable d'ajustement dans les coûts de fonctionnement, ils sont l'aboutissement d'une société solidaire.

Hôpital

Emmanuel, c'est là que l'on soigne nos blessés et nos malades, c'est là que naissent nos enfants.

Il y a bien longtemps, il y avait des médecins pour les riches, des hospices pour les pauvres, et quelques médecins militaires près du front, pendant les guerres. Puis il y a eu un ministre du travail qui n'était pas de la trempe de Pénicaud ou d'El Khomri, c'était Ambroise Croizat. Il a mis en place un système de protection de l'ensemble des travailleurs, basé sur les cotisations de tous les travailleurs. Ce système a permis de salarier les soignants, et d'investir dans de grands hôpitaux comme celui-ci. C'est un Centre Hospitalier Universitaire : on ne fait pas qu'y soigner les gens, on y forme aussi de nouveaux médecins. Tu sais, Emmanuel, ces médecins qui deviennent si rares parce que les gouvernements qui se sont succédé ont imaginé que réduire le nombre de médecins réduirait le besoin de soin, et qu'à grands coups de numerus clausus ils ont empêché la jeunesse de se former à ce métier ?

Ici, on manque de tout, et en particulier d'infirmiers et d'infirmières, d'aide-soignants et d'aide-soignantes. Ces beaux métiers deviennent des enfers depuis que les comptables pilotent une activité par la tarification à l'acte, alors que c'est l'état de santé des patients qui devrait tout conditionner.

Fac

Emmanuel, c'est ici que les jeunes poursuivent leurs études après le bac, après n'importe quel bac : général, technologique ou professionnel. C'est ici aussi que certains reprennent leurs études après une première vie professionnelle. C'est ici que se construit le savoir, c'est ici qu'il se confronte au réel et aux pairs. L'université, c'est le cœur de l'enseignement et de la recherche.

Il y a plus de jeunes de 18 ans, le petit baby boom de 2000 nous permettait de l'anticiper depuis bien longtemps. Il y a plus de bacheliers, et ce n'est pas non plus une surprise. Rien dans la crise actuelle n'est une surprise, mais la réponse de Vidal et de Vallaud-Belkacem avant elle a été de ne pas recruter d'enseignant, de ne pas construire de salles de cours pour accueillir les étudiants, et de faire fonctionner la recherche à coups de contrats précaires.

La sélection prévue par la réforme va d'abord éloigner des études supérieures les bacs pro et techniques, donc bien souvent les jeunes issus de classes populaires, qui sont déjà en minorité dans les facultés. Cela fera les choux gras des entreprises où l'apprentissage va monter en puissance. Ainsi c'est le patronat qui décidera des formations de demain et non plus le jeune qui pourra s'épanouir dans la formation de son choix. Non loin se trouvent les portes closes du Centre d'Information et d'Orientation, le CIO, qui aidait les jeunes à choisir leur avenir, et les plus vieux à se réorienter ou rebondir.

Emmanuel, les jeunes qui sont à l'université aujourd'hui sont ceux qui devront construire le monde de demain. S'il te plaît, permets que cette construction ne se fasse pas sur les ruines du monde que tu détruis aujourd'hui, mais qu'une réparation soit encore possible.

Impôts

Emmanuel, c'est ici que les citoyens contribuent au bien commun, chacun selon ses capacités. C'est cet argent qui alimente nos politiques publiques. C'est le centre et le point de passage de la redistribution des richesses. C'est là que se placent les limites à la concentration naturelle du capital. Pour nous tous, les impôts, c'est la solidarité nationale, c'est la solidarité entre les citoyens, c'est le pendant de la Sécurité Sociale, qui instaure la solidarité entre les travailleurs.

Emmanuel, par les taxes et les contrôles sur la qualité des biens et des services qui arrivent chez nous, tu protèges à la fois les citoyens et les activités économiques de la société. Tu permets à l'économie de vivre avec le temps et le lieu de la démocratie. Hélas ! Tu renonces à l'un comme à l'autre en signant des traités commerciaux léonins, comme le CETA avec le Canada, les APE avec l'Afrique, JEFTA avec le Japon ou TISA avec tous les pays riches. Tu confies tes citoyens, et même les citoyens des pays amis, à l'appétit vorace des plus grandes entreprises mondiales.

Emmanuel, en renonçant à taxer les plus riches d'entre nous, en abandonnant l'impôt de solidarité sur la fortune, en taxant moins les plus-values, en renonçant à limiter la sortie des capitaux, tu rends l'impôt injuste. On pourrait croire que ce n'est là qu'un empressement à faire plaisir à tes amis déjà fort riches. Je crains qu'il n'y ait derrière ça une envie de nous faire détester l'impôt et l'État dans son ensemble.

Emmanuel, si tu casses les impôts, bientôt, plus aucun de tes jouets ne fonctionnera.

CAF

Emmanuel, ceci est une caisse de la CAF, la Caisse des Allocations Familiales.
C'est grâce à la CAF que les jeunes peuvent se loger pendant leurs études. C'est parce que le logement est la charge la plus lourde pour les étudiants que la question des APL est si importante. La possibilité d'apprendre et de se former ne doit pas devenir une variable d'ajustement budgétaire.

Le logement social permet à près de 5 millions de familles de se loger décemment. De nombreux autres devraient y être accueillis, mais certains maires refusent sa construction. Mais il ne suffit pas d'avoir des terrains et un permis de construire : il faut aussi des capitaux. En t'attaquant aux APL dans les HLM, en attaquant le livret A, tu casses un cycle vertueux de construction de logements salubres à loyer modéré, et la rénovation du parc existant. La mutualisation du loyer payé permet ainsi de construire d'autres logements. Il faut privilégier ce système de création de bien commun, plutôt que celui des rentiers qui, disent-ils, investissement dans la pierre, mais surtout vampirisent les plus modestes.

C'est grâce à cette branche de la sécurité sociale que dans notre pays on fait des enfants quand on veut en avoir, et pas quand on est assez riche pour les élever. Contrairement à presque toute l'Europe, nous ne sommes pas un pays vieillissant. Bientôt, les femmes qui le souhaitent devraient même pouvoir faire un enfant sans impliquer un homme, et encore moins qu'un évêque ne soit consulté.

École

Emmanuel, ceci est une école. C'est là que nous commençons notre vie en société. C'est là nous rencontrons des gens qui ne sont pas de notre classe sociale. C'est là que voici un siècle officiaient les hussards noirs de la République, défiant l'autorité des curés comme celle des héritiers de la noblesse. C'est toujours là que se construit l'idée de l'égalité entre les citoyens.

C'est là aussi, évidemment, qu'on transmet le savoir, qu'on expérimente, qu'on joue et parfois qu'on se bat.

Le métier des professeurs des écoles n'est pas de faire rentrer le programme écrit par le ministère dans le crâne des gamins. Vu le vocabulaire employé dans les programmes en question, ce serait dévastateur. Ils s'adaptent aux élèves, à la classe, ils testent des méthodes pédagogiques. Parfois ça marche, parfois pas, mais le contact avec la réalité a plus de sens que les recommandations de Blanquer.

L'école n'a pas besoin d'effets d'annonces aussi bancals sur les plans humain et matériel que le dédoublement des classes de CP. Pas de profs pour le faire, ni des salles adaptées, et pour finir ça ne touchera qu'une proportion infime des classes. Sur les rythmes scolaires, après avoir dit tout et son contraire, tu laisses les communes décider chacune dans son coin, sans la moindre référence à l'intérêt de l'enfant, mais en rappelant qu'elles n'ont pas le droit de financer ce qu'elles pourraient trouver utile. Ces annonces incohérentes cachent mal le dramatique sous-investissement dans les écoles. Nos enseignants du primaire sont parmi les moins bien payés d'Europe.

Emmanuel, même s'ils n'ont pas encore pu voter, et ne le pourront pas non plus dans quatre ans, les enfants qui reviendront là dans une semaine veulent que tu ne casses pas leur école.

Halles et Église

Emmanuel, nous sommes ici dans ce qui est le cœur historique des villes. La base de notre civilisation, et de bien d'autres. D'un côté de la rue, un bâtiment religieux. De l'autre, un marché. L'un comme l'autre ont évolué avec l'histoire.

L'église est tombée sous les bombes durant la guerre, comme tous les édifices de cette partie de Brest. Elle a été reconstruite en béton solide et moderne peu après. Par son aspect de bunker, elle peut rappeler les monastères fortifiés du moyen-âge, coupés de la société des hommes. Cela symbolise bien le lien entre la religion et l'État dans notre pays : il est coupé depuis 1905. Ton rôle, comme président, est de t'assurer qu'il reste coupé. Ta foi est ton affaire privée, et l'opinion des évêques n'intéresse que leurs ouailles, pas ceux qui écrivent nos lois.

Les Halles sont anciennes. Ce devrait être le cœur du commerce citadin. Hélas ! De nombreuses mauvaises décisions les ont presque vidées. Il y a désormais des grandes zones commerciales à la périphérie des villes. Elles sont inhumaines : elles n'accueillent que des voitures. Elles ont vidé les boutiques du centre, et ont fait pire encore dans les quartiers, à Recouvrance comme à l'Octroi. Pas prête à investir pour redonner un souffle aux Halles, la ville de Brest a cherché à les vendre au privé. Cela a retardé de dix ans les travaux nécessaires à leur maintien.

Emmanuel, tu vois, les villes vivent avec un temps long, et les sociétés avec un temps plus long encore. Tu ne peux pas les redessiner à ta guise. Tu dois leur permettre de vivre en faisant évoluer les legs de leur histoire.

Carrefour city

Emmanuel, ceci est la grande innovation du milieu du XXème siècle. Les grandes surfaces ont remplacé les épiceries, les quincailleries, et l'essentiel de l'alimentaire. Ce n'est pas le cas ici, mais réunir tous ces commerces spécialisés a été rendu possible par la généralisation de la voiture et des camions. Cette concentration a conduit à diminuer le prix payé par le consommateur, certes, mais a surtout mis les centrales d'achat en position de force face aux producteurs. Désormais, les commerces de centre-ville ne survivent que s'ils sont bien sages dans leur niche.

Cette concentration a placé tous les bénéfices du commerce à destination des particuliers entre les seules mains de la grande distribution. Ces sont les actionnaires de Carrefour, Casino et Leclerc qui sont les gagnants de ce modèle. Ici, à Carrefour, sans la moindre gêne, on empoche 110 millions de CICE, on file 350 millions aux actionnaires, on supprime 5000 emplois et on distribue, telle une aumône, 6 petits millions aux salariés survivants pour l'intéressement. Dix fois moins que l'an dernier. Bravo et courage aux salariés de Carrefour dans leur combat contre cette direction inique.

Emmanuel, quand tu conseillais Hollande sur sa politique économique et que déjà les grands gagnants de notre économie domestique étaient les actionnaires des grandes surfaces, qu'as-tu fais ? Négocié des prix plancher pour les paysans ? Restreint les horaires d'ouverture pour protéger les centre-villes ? Renforcé les salaires dans la convention collective du commerce ? Non. Tu as proposé le CICE, Crédit d'Impôt Compétitivité-Emploi. Tu as offert des dizaines de milliards à ceux qui avaient beaucoup d'employés mal payés, sur des postes non-délocalisables. Et tu n'as rien exigé d'eux. Ni hausse de salaires, ni embauches.

Pin's de Gattaz... et de Macron Pin's de Gattaz... et de Macron

Nous nous souvenons tous du pin's "un million d'emplois" qu'arborait Pierre Gattaz. Et nous savons aussi que ce pin's, Emmanuel, est d'abord un peu le tien. C'est un vieux jouet à toi, mais il te va si bien. Tu devrais le porter plus souvent.

Tram

Emmanuel, sur ces rails passe un tram. Chaque rame remplace trois bus, et on pourrait sans peine les allonger pour passer à quatre bus. C'est autant de gasoil qui n'ira pas réchauffer notre planète.

Emmanuel, sur ces rails passe un tram et dans cinquante ans les rails seront toujours là et le tram aussi. Celui qui vit près de la ligne sait qu'il ne s'arrêtera pas, il peut renoncer à sa voiture sans crainte d'être coincé chez lui à la prochaine ébauche du plan de transport urbain. C'est un investissement de temps long, comme seul le public sait le faire. Plus aucune entreprise ne sait travailler sur un investissement qui passe plus de dix ans à devenir rentable. Ce n'est pas une dette, ou si peu. C'est une richesse collective.

Emmanuel, sur ces rails passe un tram. Si pour d'obscures raisons idéologiques on n'avait pas voulu faire payer chaque passager, en plus des 70% du service qu'il paye déjà par ses impôts, ce serait l'outil parfait du droit à la mobilité. Dans ce tram voyageraient les enfants vers leurs activités culturelles, les lycéens vers leurs salles de cours, les plus modestes vers leur travail ou leurs amis, les plus riches abandonneraient de temps en temps leur voiture, et ceux dont la mobilité est réduite pourraient y installer leur fauteuil sans peine.

Emmanuel, ces rails sont notre capacité à encore construire l'avenir et pas juste à spéculer sur le temps présent.

Musée de la marine et préfecture maritime

Emmanuel, ceci est notre marine, et un morceau de notre armée. Le bâtiment que l'on voit relève de notre art de la guerre d'il y a presque quatre siècles, et derrière lui se dresse la préfecture maritime, tout à fait contemporaine.

Emmanuel, cela fait une année que tu es chef des armées. C'est un peu paradoxal : ton premier contact avec le monde militaire est d'en être le chef. Il semble bien que tu as manqué de garde-fous dans le domaine. Tu as commencé par revêtir les uniformes disponibles, du sous-marinier au pilote de chasse. Cela a été un déguisement plus qu'un soutien.

Tu choisis d'envoyer des missiles sur la Syrie, sans légitimité internationale et sans objectif bien identifié. Tu envoies des milliers de soldats et plus de dix milles grenades sur des paysans et artisans en cours d'installation dans le bocage nantais. Tu satures de lacrymo les prés des vaches et des brebis, dont certaines, il est vrai, ne sont pas pucées.

Dans un cas comme dans l'autre, tu commences une guerre sans en assumer le terme, en espérant juste que l'agressé ne sera pas en mesure de riposter, et que donc cette guerre serait brève. Machiavel nous a pourtant appris que s'il est aisé de commencer une guerre, on ne la finit pas de même.

Emmanuel, les armes ne sont pas de jouets comme les autres. La décision de les utiliser doit être collective, à la fois au sein du pays et au sein de la communauté internationale.

Après les horreurs des guerres, il est important de se préparer à la Paix. L'Université Européenne de la Paix nous invite le 8 mai, à 14h30, au Monument aux Morts puis à l'abri Sadi Carnot. Emmanuel, si tu viens, tu apprendras pourquoi et comment ne pas utiliser tes armes.

Jardin de l'Académie de Marine

Emmanuel, sous nos pieds, c'est l'un des espaces verts de Brest. Celui-ci n'est pas agricole, il ne sert qu'à la détente. Pour autant, ce n'est pas un gazon à l'anglaise, et nos pieds comme les plantes en liberté ont le droit d'y vivre, quelque peu à l'abri des produits chimiques.

Il est important que nous autres, citadins, gardions un lien avec la terre. Il faut que nos légumes poussent en terre. Il faut que nous réapprenions les saisons. Il faut que les vaches qui nous fournissent notre lait, nos yaourts, nos fromages, notre crème et surtout notre beurre broutent de l'herbe, pas du maïs et du soja transgéniques.

Ce lien, il passe par des fermes proches des villes. C'est dommage : ici, pour étendre les quartiers résidentiels et les zones artisanales et commerciales, on détruit des pâturages bio en zone humide exploités par la ferme qui accueille et nourrit nos écoliers, la ferme de Traon Bihan.

Ce lien, il passe par des circuits de distribution courts. C'est dommage, l'association qui portait le projet éponyme depuis des années est morte. Tu l'as tuée en supprimant les emplois aidés dans les associations, sans les aider à financer des emplois classiques.

 

Emmanuel, devant nous, c'est la rade de Brest, petit bout d'océan. C'est notre atout touristique, mais c'est aussi la raison d'être de la ville, par son lien ancien à la marine de guerre, par la pêche, par la surveillance maritime, par son port de commerce, par celui de plaisance, par celui de pêche et par son activité de réparation navale. Les enfants de la ville apprennent tôt à nager, et découvrent la pratique de la voile à l'école.

Emmanuel, ce petit bout d'océan français, c'est notre avenir industriel et énergétique. Nous sommes le pays d'Europe qui a le plus grand potentiel pour les énergies marines renouvelables. D'ailleurs, Sarkozy disait déjà que son grand emprunt servirait à financer cette filière... Depuis, les financements sont bloqués, et une concurrence malsaine entre les villes portuaires est organisée, au lieu de répartir les tâches et d'aménager le territoire. Brest, Saint-Nazaire et Cherbourg se regardent en chiens de faïence, attendant un signe. Brest a-t-elle déjà abandonné ?

Emmanuel, plus au sud, c'est une autre mer qui mérite nos regards et notre attention. La Méditerranée n'est plus le lieu du commerce et des échanges culturels entre les nations qui la bordent. Elle est devenue une frontière au fond de laquelle les migrants se noient par milliers.

Pendant ce temps, tu utilises des textes européens iniques et dépassés comme le traité de Dublin pour refuser que la France assume sa part de solidarité internationale. Tu fais même voter des textes qui compliqueront encore la mise en œuvre du droit d'asile, et rendront notre pays encore moins vivable pour les réfugiés. Les enfants seront toujours plus nombreux dans nos prisons, même si elles sont baptisées centres de rétention administrative pour l'occasion.

En 1873, les geôles et bagnes de la République étaient emplis de prisonniers politiques. Nos communards sont désormais zadistes, étudiants, postiers ou paysans. Emmanuel, tu sembles vouloir reprendre le rôle du bourreau Thiers. Écoute donc ce qu'écrivait Clovis Hugues depuis le fond de sa cellule :
Dans les souscriptions on lit d'étranges choses.
Hier, j'en feuilletais une liste. Les poses
Qu'affectaient certains noms éblouissent. J'avais
De doux étonnements. J'aurais trouvé mauvais
Qu'un autre n'eût pas vu comme moi les tempêtes
De la foule germer sous ce flot d'épithètes
Ou n'eût pas respiré comme moi des parfums
De famille et de paix dans ce que quelques-uns
Écrivaient. Mais ce qui m'alla le plus dans l'âme,
Ce qui me fit pleurer, comme pleure une femme,
Et me remplit d'effroi, de sanglots étouffants,
De haine pour ce siècle où même nos enfants
Sont des martyrs, ce qui m'enivra de colère
Dans cette éclosion de l'âme populaire,
Ce furent ces huit mots dont la pierre eût frémi :
"Un petit prisonnier de quatre ans et demi."

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