Les gilets jaunes et les enfants de Raffarin

Les gilets jaunes expriment une détresse et une colère légitimes face à une injustice fiscale et sociale. Cette expression va directement du peuple au président, miroir du bonapartisme de Macron qui décide seul, sans les syndicats, les élus locaux, les parlements, ni même son propre gouvernement. Cette guerre contre les corps intermédiaires commence avec le couple Raffarin/Chirac en 2002.

La dernière fois que des manifestations populaires initiées par les syndicats ont obtenu satisfaction, c'était en 1995, contre la réforme des retraites dans la fonction publique, des coupes dans la santé, et des amputations de la SNCF. Les projets de réforme sur les retraites et la SNCF sont abandonnés, mais le gouvernement réduit massivement l'autonomie de la Sécurité Sociale, ce qui permettra nombre des attaques qui suivront.

Il n'y a pas eu de grande manifestation sociale sous la cohabitation Chirac/Jospin : les droits fondamentaux n'ont pas été attaqués frontalement, la maîtrise du temps de travail par les employeurs est arrivée avec la réduction de ce temps de travail, et les privatisations massives de la période n'ont pas été combattues avec force.

C'est sous Raffarin que l'exécutif cesse de vivre dans le même monde que le peuple. Au printemps 2003, il y a plus de monde dans les rues contre la casse des retraites (tout particulièrement celles des fonctionnaires) de la réforme Raffarin/Fillon que contre la tentative de Juppé en 1995. La différence majeure, c'est que le gouvernement choisit de ne rien entendre, rien négocier, et de faire pourrir le mouvement. Le drame, c'est que ça marche : les syndicats, corps intermédiaires des travailleurs du pays, perdent leur capacité à négocier avec le pouvoir. Il n'y a plus de mécanisme qui permette de transformer le vote avec les pieds qu'est la manifestation en rapport de force lors d'une négociation. En vérité, il n'y a plus de négociation : les termes "dialogue" et "discussion" actent sa disparition. La novlangue baptise le monologue du gouvernement dans sa tour d'ivoire : "pédagogie".

En 2004, la (contre-)réforme de l'hôpital portée par Raffarin/Mattei passe malgré l'opposition des syndicats, sans avoir réussi à mener une contestation populaire. C'est une étape importante dans la mainmise des gestionnaires financiers sur le système de santé, auparavant tenu par le corps médical. En 2005 la casse du droit du travail est le Contrat Nouvelle Embauche, créé par Villepin au cœur de l'été. Les syndicats n'ont pas joué la mobilisation populaire, mais la guérilla juridique, qui a porté ses fruits à l'OIT.

Peur, aveuglement et surdité

C'est lorsque les syndicats n'ont pas de prise sur la rue que le gouvernement se montre à nouveau capable de l'entendre. Ou au moins de s'y intéresser. Suite à la mort de Zyed et Bouna à l'automne 2005, les banlieues des grandes villes s'embrasent : c'est là que le sentiment d'être les exclus de la société française est le plus fort. Le gouvernement met en place des mesures spécifiques aux banlieues défavorisées : les bâtiments sont rénovés, et parfois les quartiers sont reconstruits, mais la pauvreté s'aggrave. Au printemps 2006, le gouvernement crée un Contrat Première Embauche, cassant le droit du travail pour les jeunes. Le mouvement s'organise dans les universités, en assemblées générales, et s'étend rapidement aux lycées. Le principal syndicat étudiant, l'UNEF, était à la remorque du mouvement plutôt que son initiateur. Le mouvement obtient l'abrogation du CPE, et l'amnistie ou la fin des poursuites pour les participants. Tel une caricature de banquier, les gouvernements ne plient que face à l'inconnu ; ce qui est imprévisible lui fait peur.

Les manifestations contre la crise financière et les cadeaux aux banques de 2009 ne sont pas entendues. Pareil pour les manifestations contre la réforme Woerth sur les retraites en 2010. Pareil encore lors du mariage pour tous en 2013 (et les manifs de droite ont bien aidé le gouvernement Ayrault à occuper la gauche aux contre-manifs au lieu de combattre le CICE). Et rebelote lors des lois travail : Macron 2015, El Khomri (ou Macron II) en 2016, malgré l'originalité de Nuit Debout, ordonnances de 2017 (ou Macron III).

Cet abandon des classes populaires et laborieuses se paie aujourd'hui. Cette large part de la population qui vit entre le SMIC et le revenu médian (1700€/mois) est composée de jeunes parents plutôt que préretraités, vote peu et s'est détournée de syndicats qui, de fait, apparaissent comme incapables de la défendre. Parmi les plus anciens, qui ont dépassé les 50 ans et qui vivent à la campagne, certains sont déjà à une pauvre retraite, et d'autres s'en approchent. Ils ont connu une époque où les syndicats pouvaient encore remporter des batailles, mais pas les dernières victoires qui aient amélioré la situation des travailleurs.

Le gouvernement considère comme gagnante sa stratégie d'autruche, aveugle et sourde à ce que vit la population. Il la considère tellement gagnante qu'il ne communique plus avec les organisations sociales du pays, qu'elles soient syndicales ou caritatives. Il considère la vie sociale du pays comme tellement atone qu'il a réorganisé le renseignement pour ne s'occuper plus que de l'islam, sous couvert d'anti-terrorisme (et donc à la fois stigmatisé les musulmans et occulté le terrorisme néo-fasciste).

Courage et dignité

L'augmentation de la taxe sur le diesel a été une goutte d'eau symbolique dans le vase déjà plein des brimades financières subies depuis quinze ans : atonie du salaire, augmentation de la précarité, baisse de la couverture santé et des aides au logement, abandon des jeunes les plus fragiles par le système scolaire, limitation à 80km/h de la plupart des routes à 90km/h (détail, certes, mais ciblé sur les mêmes populations). La mesure est injuste : elle ponctionne spécifiquement des gens dont les déplacements sont contraints, et que les choix gouvernementaux précédents ont augmenté : avec la précarité grandissante de l'emploi, les trajets domicile-travail se rallongent, et il n'est pas cohérent de déménager pour se rapprocher d'un emploi temporaire ; avec la fermeture des services publics et la désertification médicale, il faut rouler plus loin et plus souvent pour accéder à "l'égalité républicaine". Il n'y a pas de moyen institutionnel de se battre contre cela : les élus locaux sont privés de leur pouvoir comme de leurs moyens, les syndicats n'ont plus de moyens d'être entendus. Il ne reste que des moyens non-institutionnels : le mouvement naît sur les réseaux sociaux (en fait, sur Facebook, relayé d'abord par les groupes contre les 80km/h et le durcissement du contrôle technique). Quand il apparaît dans le monde concret, il investit les lieux de passage de cette population, sur les carrefours des entrées de ville, aux points névralgiques des réseaux routiers, et aux portes des centres commerciaux péri-urbains.

Le but premier des gilets jaunes est de rendre visible leur souffrance, de rendre visible le nombre de personnes qui souffrent de la même manière. D'élargir le mouvement, comme on dit traditionnellement. Pour cela ils se placent là où passent ceux qui vivent comme eux : le long des routes, sur les ronds-points. Ils ne veulent pas bloquer, ni trop gêner, mais d'abord sensibiliser. Pour cet objectif, ils se mettent physiquement en danger : là où bloquer une route ne nécessite qu'une barricade, et se renforce vite de voitures à l'arrêt, filtrer le trafic place les corps à proximité de voitures de plus d'une tonne pilotées par des énervés. Cette volonté louable de sensibiliser sans trop gêner les autres citoyens en souffrance a conduit à des blessés et même une morte. Ces centaines d'automobilistes qui se sont crus autorisés à forcer les barrages en heurtant volontairement des piétons sont des criminels. Le gouvernement et les médias qui ont axé leur communication sur "les rassemblements ds gilets jaunes ne sont ni déclarés ni autorisés par les préfectures" plutôt que sur l'absolue interdiction de heurter volontairement un piéton avec une voiture en sont les complices.

La revendication première des gilets jaunes concernait la taxe sur le diesel, et on a vite vu fleurir les gilets jaunes sur les pare-brise des gros 4x4 urbains et des hummers rutilants. Assurément, ce premier acte a concerné les plus frustrés des 80km/h et les anti-taxe universels. Mais sur les ronds-points et les barrages, l'objet n'est plus de reconquérir 10 euros par mois mais la dignité. Les revendications débordent de la lutte contre la taxe sur le diesel qui se dit écologique, mais qui ne vise qu'à résorber les cadeaux faits aux riches en début de mandat : fin de l'ISF et de l'Exit Tax, mise en place de la Flat Tax sur les revenus financiers. L'analyse a été rapidement faite que la fiscalité sur le carburant était très supérieure au financement de la transition écologique.

Des revendications de justice sociale et fiscale

Sur les barricades et les ronds-points, dans les cabanes construites de palettes et de bâches, dans les groupes de discussion du réseau social, ça a discuté politique. Pas élections : politique. Et après deux semaines de luttes et de débats, le texte qui est envoyé à l'Assemblée Nationale est pour l'essentiel humaniste, et centré sur la justice sociale.

Justice fiscale : impôt sur le revenu plus progressif, fin de la hausse des taxes sur le carburant, alourdissement de la fiscalité sur le multinationales et baisse de celle sur les petites entreprises et artisans, fin du CICE, annulation des intérêts des dettes illégitimes, lutte contre la fraude fiscale, récupération des péages autoroutiers, taxe sur le kérosène et le fuel maritime, refus du prélèvement à la source et des taxes sur l'usage des cartes bleues.

Justice sociale : zéro SDF, SMIC à 1300€ net (les gilets jaunes ne se laisseront pas enfumer par le jonglage entre brut et net de certains syndicats et partis politiques), passage des artisans et auto-entrepreneurs sur le régime général, retraite à 60 ans voire 55 pour les métiers usant le corps, financée par le salaire socialisé, avec un minimum à 1200€, indexation des retraites et allocations sur l'inflation, travailleurs détachés bénéficiant des mêmes droits sociaux, limiter les CDD et passer en CDI, salaire maximum à 15000€, création d'emplois, limitation des loyers et construction de HLM, augmentation des allocations handicapé, bien-être pour les personnes âgées, des moyens pour la psychiatrie, aide à la garde d'enfant jusqu'à 10 ans.

Aménagement du territoire et reconstruction de la République : favoriser les petits commences des villages et centre-villes et cesser la construction des grosses zones commerciales autour des grandes villes, représentants élus au salaire médian, interdiction des délocalisations dans l'industrie, interdiction de vendre les biens publics (barrages, aéroports, ...), moyens pour la justice et les forces de l'ordre, renationalisation du gaz et de l'électricité, fin de la fermeture des petites lignes de train, des postes, des écoles et des maternités, referendum d'initiative populaire, limitation des classes à 25 élèves, retour au septennat, fin des indemnités présidentielles à vie.

Transition écologique : grand plan d'isolation des logements, développement des moteurs à hydrogène, transport des marchandises par le rail, taxe sur le kérosène et le fuel maritime.

Migrations : que les causes des migrations forcées soient traitées, que les demandeurs d'asiles soient bien traités, que les déboutés du droit d'asile soient reconduits dans leur pays d'origine, qu'une réelle politique d'intégration soit mise en œuvre.

Est-là un programme poujadiste ou d'extrême-droite ? Assurément pas : l'impôt sur le revenu progressif, le questionnement de la légitimité de la dette, l'augmentation du SMIC, la lutte contre les privatisations, les moyens pour l'école, l'isolation des habitations, le logement, l'alimentation et l'éducation pour les migrants, ce sont des marqueurs de cette vaste gauche écologiste qui va du NPA à Génération·s en passant par EELV et la France Insoumise.

Est-là le programme d'un parti de cette gauche écologiste ? Non plus. Sur la question des migrants, les partis auraient été moins tranchés, critiquant d'abord le traitement actuel des demandes d'asiles (contestation de minorité, arbitraire des préfectures, délais et traductions insuffisants, exigences excessives de preuves, prise en compte des mauvais traitements subis pendant l'exil, ...) pour demander une remontée du taux d'acceptation des demandes d'asile avant d'évoquer peut-être le retour des déboutés. Mais l'exigence de bon traitement des exilés, et le fait de ne pas essayer de définir de migrant économique donc malvenu, permettent de croire au bon esprit du texte. Sur la rémunération des élus, un parti politique aurait été plus précis : le salaire médian, pour les simples conseillers municipaux qui sont souvent purement bénévoles, c'est très généreux. L'indexation des retraites sur l'inflation plutôt que sur la croissance (donc les salaires des actifs) a été un des outils de la réforme Balladur (1993) pour réduire les retraites. Dans le débat actuel, il est moins douloureux d'indexer sur l'inflation que sur le bon vouloir du prince, mais ça reste une défaite. Sur l'électricité, à part le PCF, nul n'aurait fait l'impasse sur la question du nucléaire.

D'où viennent ces mesures ? L'extension de la garde d'enfant jusqu'à 10 ans n'était portée par aucun parti ou syndicat, et entre bien dans les préoccupations quotidiennes de nombre de parents. La ponction par les banques des revenus des commerçants utilisant les cartes bleues n'est pas non plus portée, mais est une préoccupation courante des petits commerçants. Le salaire maximal est défendu par Solidaires et l'Avenir en Commun, avec un rapport de 1 à 20. Les gilets jaunes, avec le SMIC à 1300€, limitent à un rapport de 1 à 12. Solidaires, l'AEC et les gilets jaunes ne regardent tous que le salaire : les autres revenus, notamment financiers, ne sont pas limités. La voiture à hydrogène est un sujet très précis, qui ne semble pas de nature à consommer tout l'argent ramené par la traque aux fraudeurs fiscaux (et si on se met à regarder la production et la distribution de l'hydrogène, peut-être semblera-t-elle moins intéressante).

Le passage du septennat au quinquennat a eu pour conséquence la présidentialisation du régime, ce qui était une volonté conjointe du PS et du RPR (mais le PS a été le dindon de la farce) ; ce sujet est largement sorti du champ médiatique, mais le quinquennat, c'est aussi le début de la surdité du gouvernement aux expressions des corps intermédiaires. Les partis les plus critiques du régime présidentiel (FI, NPA, EELV, ...) visent plutôt la fin de la 5ème république que son aménagement.

Si la rémunération des grands élus (maires de grandes villes, présidents de métropoles, députés, ministres, présidents de région ou de départements) dépasse largement le salaire médian, la volonté d'arrimer la rémunération des élus à un revenu "de la vraie vie" se trouvait chez le PCF à la grande époque (Croizat, ministre, touchait un salaire d'ouvrier métallurgiste) et au NPA actuellement (alignement sur le salaire des permanents du parti).

Les points les plus techniques montrent que le travail d'analyse et de diffusion des associations, syndicats et partis a porté. La notion de dette illégitime a été développée par le collectif pour un audit citoyen de la dette publique, qui s'est penché sur le cas français. Les 80 milliards d'euros à récupérer de la fraude fiscale viennent d'une étude du syndicat Solidaires Finances Publiques, qui est la meilleure source sur le sujet.

Les attaques récentes ou en cours sur les biens communs sont ciblées par les gilets jaunes : retraites par points, privatisations des autoroutes, de l'électricité, du gaz, des barrages et des aéroports (les ... du texte revendicatif incluent assurément la Française des Jeux), fermeture des lignes de train et des maternités, déshérence de l'école et de la psychiatrie, place du handicap et des personnes âgées dépendantes dans la société, prélèvement à la source, qualité de vie dans les EHPAD.

Les gilets jaunes n'ont pas essayé d'inclure la jeunesse dans leurs revendications : rien sur la destruction du caractère national et universel du BAC. Rien sur la destruction des lycées professionnels. Rien sur l'accès aux études supérieures (sauf sur le logement). Rien sur les contrôles au faciès et les brimades sur les plus jeunes. Rien sur les aides sociales entre 18 et 25 ans. Rien sur une inclusion du permis de conduire dans la scolarité. Rien sur le retour du service national. Rien sur l'âge du droit de vote.

Les gilets jaunes n'ont pas non plus de programme sociétal : rien sur les droits des homosexuels. Rien sur l'égalité homme-femme. Rien sur le racisme ou les religions.

Rien sur la culture.

Rien sur les relations internationales.

Les gilets jaunes ne sont pas un parti politique : il est légitime qu'ils ne cherchent pas à avoir un programme complet. Ils ont saisi le fil de la taxe injuste sur le diesel, et ont dévidé toute la pelote de la justice fiscale et sociale. Si les revendications ne brossent pas un nouveau monde, elles forment un ensemble cohérent pour améliorer l'existant.

Hors la France, point de salut

Nombre des revendications sont purement nationales (SMIC, loyer, impôt sur le revenu, taxes sur le carburant automobile, revenus des élus, CDD vs CDI, CICE, allocations handicapés, moyens pour l'éducation et la psychiatrie, ...) mais d'autres entrent en conflit avec des traités internationaux, et notamment ceux qui définissent l'Union Européenne (fiscalité des entreprises, moratoire sur une partie de la dette, nationalisations et refus de privatisations, interdiction des délocalisations, travailleurs détachés soumis au droit social local, taxes sur les carburants avion et bateau, ...)

Les gilets jaunes ne citent pas l'Europe. Ce n'est pas qu'ils ignorent son existence, c'est juste qu'ils refusent de la mettre au-dessus de la volonté populaire. Ce n'est rien d'autre que le plan A de la France Insoumise : on applique le programme sur lequel on est élu, et si ça entre en conflit avec des traités européens, on leur désobéit. On ne demande pas la permission avant, et on promet que ça sera pire en cas d'empêchement (ça, c'est le plan B). Les revendications des gilets jaunes ne s'encombrent pas d'un tel plan d'attaque, et se terminent par un simple "Faites appliquer ces Directives.".

Comme en 2006 face au CPE, nombre de manifestants prennent la rue pour la première fois. Comme en 2006, pour être entendus du gouvernement, ils sont sortis du cadre usuel des manifestations syndicales que le gouvernement ignore si bien, et ont marché sur les lignes jaunes ou rouges de la légalité. Comme en 2006, la question de l'amnistie et de l'abandon des poursuites doit être une revendication lors des négociations de sortie de crise.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.