Déceptions et conséquences, patience et modération

De l'utilité et de l'avenir d'un abonnement

Jean-Luc Mélenchon, la France Insoumise, et le Parti de Gauche sont sous les feux des projecteurs médiatiques -- assoiffés de bonnes feuilles croustillantes comme d'images-choc à passer en boucle. C'est le contexte mis en place le procureur de Paris, en attente d'un futur poste prestigieux ou d'un placard de fin de carrière. C'est en ressuscitant deux vieilles affaires, qui avaient déjà montré leur faible potentiel à révéler quoi que ce soit d'illégal ou d'immoral, qu'il se construit un prétexte à envoyer une centaine de policiers en perquisition, et qu'il fait main basse sur quantité de données confidentielles.

Toute cette affaire est pilotée par un procureur tellement intégré dans la verticalité du ministère de la justice que la cour européenne des droits de l'homme ne le considère pas comme relevant du pouvoir judiciaire -- indépendant -- mais du pouvoir exécutif, par nature représentant de la majorité politique. Ce contexte est brûlant, et tout journaliste ne peut que le voir.

Les fuites concernant les perquisitions ne sont pas le travail d'un journaliste qui aurait eu accès à l'intégralité du dossier pour déterminer les informations qu'il lui paraît pertinent à faire connaître. Ce sont des fuites autorisées et sélectionnées par les enquêteurs. Ne pouvant ignorer que les perquisitions du début de l'enquête sont évidemment politiques, il convient de considérer de façon la plus suspicieuse les éléments qui en sortent, aussi croustillants soient-ils. 12000€ en liquide ? Une chargée de communication qui passe la nuit chez le candidat pour qui elle a travaillé ? Assurément, de bonne feuilles à écrire. Mais un lien avec les affaires ressuscitées ? C'est bien moins sûr... Et dans ce cas, ces pièces sont inutiles à l'enquête, n'ont rien à faire dans les locaux de la police judiciaire, et encore moins hors de ces locaux. Dans ce cas, et constatant une volonté du pouvoir d'instrumentaliser la justice pour affaiblir l'opposition politique, il est du devoir des journaux de faire coïncider ces fuites croustillantes avec d'autres sources. Testus unus, testus nullus, disent-ils en justice (mais de moins en moins, la police scientifique servant souvent de témoin unique quoique probant), et dans cette circonstance où les sources policières usuelles sont étroitement contrôlées, l'adage mériterait à être mieux suivi par les journalistes.

Trahison !

Malgré tout cela, Fabrice Arfi a jugé que les informations offertes par les enquêteurs méritaient d'être relayées, et Mélenchon enfoncé, plaçant Médiapart dans le concert des accusations des "grands" médias, ou plutôt dans le concert des médias des "grands" propriétaires. Dans cette affaire, il est regrettable que Médiapart ne se soit pas tenu prudemment en retrait, en souvenir de cet hiver 2012 où le concert médiatique soutenait le fraudeur Cahuzac face au journal indépendant. Une lecture politico-historique évoque un vieux conflit entre Plenel et Mitterand, transmuté avec le temps en vieux conflit entre Médiapart et Mélenchon. Il serait triste que cette vieille rancœur ait conduit à ne pas assez mettre en doute des éléments qui l'alimentent.

Du Figaro, du Monde, de France Télévision ou de Radio France, de Libération, du BFM, et de tant d'autres, nous savions qu'il n'y a rien à attendre. Médiapart est une presse indépendante, capable de belles enquêtes, et souvent on la considère comme une presse amie ; il y en a peu. On ne peut pas être trahi par un adversaire, un ennemi ou un concurrent ; seul un ami a cette désagréable possibilité. Ce goût de trahison est le mélange d'une proximité espérée plus que réelle, et d'un appétit pour le scoop trop prononcé.

Mais la déception n'implique pas le divorce. Les valeurs sont là, et d'autres belles enquêtes pourraient suivre. #MeToo, Blanquer, Salvini, Bure, ... : nombreux sont les sujets sur lesquels Médiapart est la meilleure source d'information. Un abonnement à conserver, en espérant que d'autres déceptions ne suivent pas.

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