et les plus forts vivront la ville

Quelle légitimité pour le second tour des municipales et ses futurs élus ? Bien faible. Ils auront les sièges, et devront les mériter par la suite, ou les rendre.

Le premier tour est passé. Il s'est passé dans des conditions qui ont ébranlé le bon sens démocratique. Durant la campagne, les informations arrivaient de l'étranger sur l'avancée du virus, et remontaient lentement des hôpitaux français jusqu'aux oreilles de la ministre. Alors que les soignants alertaient sur les dangers du brassage de population dans les bureaux de vote, les médias organisaient les débats sur les programmes (un peu) et glosaient sur la personnalité des candidats (bien plus, bien trop).

Au midi du premier tour, le bruissement des médias s'inverse. Est-ce que les chaînes d'information en continu ont perçu à ce moment-là l'importance du contexte sanitaire ? Ou, plus prosaïquement, est-ce que l'interdiction légale les privant de commenter les programmes et les candidats les a forcées à se pencher sur ce contexte sanitaire ? On ne saura pas ce qui a conduit à se focaliser -- enfin -- sur ce sujet, basculant des piques des joutes politiciennes à une certaine forme d'investigation médicale et scientifique. Le résultat le plus visible s'est produit à l'heure du repas de ce premier tour : avant, les gens votaient sensiblement comme en 2014 (du moins, hors d'Alsace, déjà confinée depuis deux semaines, et plus inquiète de ce qui se passait). Ensuite, informés que la situation sanitaire ne permettrait probablement pas la tenue du second tour le week-end suivant, les électeurs ont préféré attendre que le pays sorte de la crise pour s'impliquer dans les élections. L'après-midi du premier tour, les électeurs ne passent pas la porte des bureaux de vote.

Juin 2020

Le déconfinement arrive, accompagné de sa légitime cohorte de polémiques : a-t-on confiné trop tôt ? trop tard ? A-t-on restreint suffisamment l'économie aux activités vitales, ou a-t-on envoyé trop de travailleuses et de travailleurs dans les transports en commun ? A-t-on agi de façon appropriée pour fournir des masques, du gel et des tests à la population ? Le démarrage des écoles était-il pédagogique ou a-t-il simplement ouvert les garderies gratuites réclamées par les patrons des parents ?

Le premier tour est loin, et nombre de citoyennes et citoyens se sentent légitiment floués de cette élection qui -- aux dires du 15 mars -- ne devait pas aboutir. Le réel du pouvoir réside dans les lois et les décrets, mais le réel perçu est celui du message médiatique répété. Durant ces municipales, la dissonance entre ces réalités ne pouvait être plus grande, et le pouvoir macronien pourrait difficilement être plus étranger à la réalité vécue par les administrés. Depuis, le contexte a changé, et on demande désormais aux élus locaux de protéger la santé des habitants bien plus que des actions de communication et de rayonnement ou de la rigueur budgétaire. Nous ne sommes plus dans le prolongement du premier tour, nous sommes dans un autre temps.

Finalement, ce second tour a lieu. Il promet déjà d'être sujet à une abstention massive, son éloignement du premier tour lui ôte son sens politique, et même sa solidité juridique est sujette à caution. Les élus du 28 juin 2020 seront mal élus. Ils auront la maîtrise des institutions, mais sans être portés à ce pouvoir. Espérons que ces mal-élus sauront rendre démocratique leur mandat, en entendant dans la rue la volonté des habitants, et en agissant avec eux pour porter cette volonté face au gouvernement.

Car ils ne doivent pas oublier que ce dimanche 28 juin, ce ne sont pas les voix du peuple qui s'exprimeront. Ce sont les voix des plus forts. L'état d'urgence sanitaire n'est pas terminé : le dernier texte officiel, qui n'est jamais qu'un pénultième pronostic optimiste, en fixe la fin au 10 juillet. Les soignants et les statisticiens, épuisés dans leurs couloirs ou tremblant devant leurs simulateurs et les chiffres internationaux, voient remonter le R0 et la vraisemblance d'une deuxième vague. Les faibles sont toujours confinés, ou se tiennent éloignés des activités sociales s'ils ont une once de bon sens. Ce vote se fera sans les vieux, sans les gros, sans les femmes enceintes, sans les asthmatiques, sans tous ceux qui, frappés du SIDA ou d'une leucémie, préfèrent éviter le virus que d'escompter une victoire de leur système immunitaire. Ce vote se fera sans celles (car ce sont bien souvent des femmes, l'injustice démocratique est aussi misogyne) qui s'occupent de ces faibles, dans les maisons de retraite ou à domicile, et qui doivent se préserver pour les préserver.

Dilemme de la participation au vote

Participer ou pas au vote est une décision individuelle. Les arguments, démocratiques comme sanitaires, justifient la participation comme la non-participation au vote, et les circonstances légitiment de le continuer à l'infini, par la manifestation, par la pétition, et même par l'appel à la démission, tout au long du mandat. Les élus démocrates sauront se construire une légitimité auprès des habitants par la suite, les autres se satisferont de l'onction d'un vote bancal... jusqu'à ce qu'ils mesurent le mépris dans lequel le gouvernement les tient, les sachant si peu soutenus.

Participer ou non à l'élection comme candidats est une décision collective. Collective au sein d'une même liste, évidemment, tant l'écriture d'un programme que le choix de celles et ceux qui vont le mettre en œuvre sont les fruits d'un travail commun. Mais collective au sein de la commune aussi, entre les listes en lice. Imaginons qu'il y ait deux listes, (A) et (B), placées sensiblement au même niveau par les sondages.

  • Si A et B se maintiennent, l'une gagne, l'autre perd, en moyenne1 chacune obtient la moitié des postes au conseil municipal. La conscience de chacun est alourdie par le risque de création de clusters de Covid dans les bureaux de vote, qui attirent d'autant plus que les sondages promettent un résultat serré. Traduction chiffrée : A et B gagnent chacun 2 (une chance sur deux d'avoir la majorité (5) et risque significatif de créer des clusters (-3))
  • Si A décide de ne pas participer, et que B se maintient, B obtient tous les postes, et A n'est pas remboursé de ses frais de campagne. Le vote est joué d'avance, et peu se déplacent pour voter. Traduction chiffrée : B gagne 9 (majorité certaine (10) et risque modéré de créer des clusters (-1)) et A gagne 1 (défaite certaine (0), participation à la réduction du risque épidémique (2) et perte des frais de campagne (-1))
  • Si B décide de ne pas participer, et que A se maintient, A obtient tous les postes, et B n'est pas remboursé de ses frais de campagne. Le vote est joué d'avance, et peu se déplacent pour voter. Traduction chiffrée : A gagne 9 (majorité certaine (10) et risque modéré de créer des clusters (-1)) et B gagne 1 (défaite certaine (0), participation à la réduction du risque épidémique (2) et perte des frais de campagne (-1))
  • Si A et B décident de ne pas participer, l'élection n'a pas lieu. Soit l'équipe en place est prolongée jusqu'à pouvoir organiser une nouvelle élection, soit le préfet gère la ville en attendant. Traduction chiffrée : A et B gagnent chacun 6 (une chance sur deux d'avoir la majorité (5), participation à la réduction du risque épidémique (2) et perte des frais de campagne (-1))

Interprétation élctorale du dilemme du prisonnier © Christophe Osswald Interprétation élctorale du dilemme du prisonnier © Christophe Osswald

Chacun a intérêt à se maintenir (gain de 2 plutôt que de 1 si l'adversaire se maintient, gain de 9 plutôt que de 6 si l'adversaire se désiste). La situation qui maximise les gains totaux est le désistement collectif : 12, somme de 6 et 6. Cette situation n'est atteignable que si les deux adversaires coopèrent (oui, c'est antinomique), puisque chacun, individuellement, a toujours intérêt à se maintenir. Soit la coopération survient lors d'une trêve électorale, avec des candidats qui parviennent collectivement à renoncer à la stratégie raisonnable qui conduit à un gain total de 4, soit la coopération est imposée par une autorité extérieure.

Les candidats ne sont guère différents des électeurs durant la campagne. Leur source d'information principale est celle des médias, qui les incitent à intensifier la campagne, pas les rapports que les épidémiologistes font remonter à leurs autorités de tutelle. Faire le choix d'une trêve électorale dans ces conditions, hélas, demande un miracle.

Pire, cette illustration à deux listes qui reprend fidèlement le dilemme du prisonnier est le cas plus simple où une coopération peut naître. En réalité nombre de villes sont convoitées par plus de deux listes, et on se retrouve avec des pronostics comme : si tout le monde se maintient, A gagne ; si B se désiste, A gagne ; si A se désiste, B gagne ; si C se désiste, B gagne ; si A et B se désistent, C gagne, ... . Plus il y a de listes dans le pacte de désistement commun, et plus chacune a intérêt à trahir le pacte pour aller vers une victoire assurée. Certaines trahiraient avec la certitude d'agir pour le bien, la tromperie faite aux adversaires politiques permettant d'ouvrir un mandat pour le plus grand bien des habitants.

En pratique, cette coopération ne peut naître que d'une autorité extérieure, et les deux acteurs qui devaient tenir ce rôle ont failli. Le ministère de la Santé devait anticiper sur l'évolution de l'épidémie pour faire cesser le processus électoral avant le premier tour, ses simulations montrant que le deuxième tour sept jours plus tard était juste impossible. Au lieu de cela la ministre a abandonné son ministère en pleine épidémie pour se présenter aux élections municipales : bel exemple, qui a sans doute pesé lourd sur l'impossibilité d'organiser collectivement la trêve électorale. Le ministère de l'Intérieur, dont le rôle est d'organiser les élections bien plus que de réprimer les manifestants pacifiques même s'ils construisent des cabanes de palettes et de bâches au bord des routes, devait imposer le report de l'élection à la vraie fin de l'épidémie, au risque de prolonger les conseils municipaux une année de plus, plutôt que de bâcler un second tour entre un déconfinement partiel et des vacances incertaines. Au lieu de cela le ministre continue de n'être que la caisse de résonance des exigences les plus fascisantes des syndicats policiers comme du calendrier et des envies électorales du président.

 

1. D'aucuns lui préfèrent le terme d'espérance, cette valeur étant déterminée avant le tirage aléatoire, ce tirage étant estimé comme un tirage équiprobable par le sondage.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.