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Billet de blog 2 juil. 2015

Trop jeunes pour mourir – Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)

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Guillaume Davranche
Trop jeunes pour mourir – Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)
L'Insomniaque / Libertalia, 2015

Certains livres d'histoire se lisent comme des romans, vous happent, littéralement. C'est le cas avec « Trop jeunes pour mourir - Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre » de Guillaume Davranche. Dans ce livre imposant et dense de plus de 500 pages, ce militant libertaire passionné d'histoire nous entraîne avec un beau talent d'écriture dans la France de la Belle Epoque agonisante, de l'année 1909 à l'éclatement du premier conflit mondial, à l'été 1914 ; période courte mais fondamentale pour comprendre comment des militants et des organisations ont pu jeter par dessus bord l'internationalisme prolétarien qu'ils professaient depuis des années et se rallier, queue basse ou verbe haut, à l'Union sacrée.

Courte, fondamentale et somme toute assez peu travaillée par les historiens qui ont préféré porter leur regard sur la période allant de la création de la CGT en 1895 à l'adoption de la célèbre Charte d'Amiens de 1906, bref sur les « temps héroïques » du syndicat1, plutôt que sur ces quelques années marquées du stigmate du reflux de la contestation sociale radicale de masse.

La CGT de 1909 n'est en effet plus celle de 1906. Une nouvelle génération de militants a pris pied dans l'organisation. Si elle partage nombre de valeurs avec la génération très anarcho d'avant, elle se veut plus pragmatique et davantage à l'écoute de la masse ouvrière que de ses troupes les plus radicalisées. C'est que la Révolution, on l'invoque tout le temps et on ne la voit pas venir ! Pour la nouvelle équipe dirigeante, la classe ouvrière est fatiguée des grèves dures à répétition, de la répression patronale et étatique ; il faut donc adapter le travail syndical à ce nouveau contexte. Evidemment, ce processus déplaît aux anarchistes, toujours très présents dans l'organisation syndicale et qui entendent lui conserver son caractère profondément anticapitaliste et anti-étatiste. Des anarchistes qui tentent de s'organiser nationalement, de se fédérer au sein d'une Fédération communiste anarchiste, mais doivent pour cela ferrailler dur avec le courant individualiste qui n'a que mépris pour la besogne syndicale et l'idée même d'organisation ; un courant qui, après avoir salué la propagande par le fait (autrement dit l'attentat anarchiste censé sortir le peuple de sa torpeur) défend maintenant l'illégalisme, c'est-à-dire les braqueurs de la bande à Bonnot2.
Autre acteur central de la planète révolutionnaire de l'époque : le vibrionnant Gustave Hervé qui, bien que membre du Parti socialiste, n'en appelle pas moins à la guerre sociale3 et se rêve en chef de file des socialistes insurrectionnalistes.

CGT, anarchistes de toutes tendances, socialistes insurrectionnalistes : telles sont les trois forces qui se croisent, s'agitent, s'invectivent, fraternisent, se déchirent durant ces cinq années. Car les raisons de s'unir (et de polémiquer !) ne manquent pas.

Comment agir contre la guerre qui vient et le militarisme (grève générale, appel à désertion...) ? Quelle attitude adoptée face à ce Parti socialiste à l'identité si mouvante,  ? La CGT est-elle en train de se bureaucratiser et d'abandonner lentement mais sûrement son héritage anarchiste ? Telles sont les questions fondamentales que se posent ces trois forces et auxquelles bien vite elles apportent des réponses bien différentes, tout cela dans un contexte délétère de règlements de comptes et de répression policière. Ainsi de Gustave Hervé, le « sans-patrie » qui rêvait de planter le drapeau tricolore dans le fumier : le voici qui se transforme lentement mais sûrement en patriote fervent !

Les pages les plus intéressantes sont à mon sens celles que l'auteur consacre à l'évolution de la CGT sous la houlette de Léon Jouhaud et d'Alphonse Merrheim, notamment à la question du fonctionnarisme syndical et donc de la rotation des tâches. Le débat n'oppose pas seulement le courant « réformiste » au courant « révolutionnaire », mais aussi, pour employer une image, Paris à la province. Alors que dans la capitale, les secteurs ouvriers radicalisés et politisés font de cette question une arme contre le modérantisme confédéral, en province, les militants locaux refusent d'en faire une question de principe. Etre permanent n'est pour eux pas une sinécure ; pour preuve, les candidats ne sont guère légion pour occuper ses postes de responsabilité !

Et puis il y a la guerre. Une guerre qui divise la CGT. Que faire contre elle ? Appeler à la grève générale, faire en somme ce que l'on a toujours promis de faire, au risque de la répression ? Ou bien lier son sort au Parti socialiste avec l'espoir que celui-ci sera en capacité de préserver la paix ? La direction confédérale, chahutée, malmenée, ne sait plus à quel saint se vouer. Ou plutôt si : à Saint-Jaurès, à la capacité du tribun castrais à réussir l'impossible, autrement dit à convaincre la social-démocratie allemande à peser de tout son poids pour maintenir la paix. Jaurès assassiné, l'internationalisme cède la place au chauvinisme. L'heure est à l'Union sacrée et à la défense de la civilisation contre la barbarie ; celle des autres, of course… Remercions Guillaume Davranche d'avoir fait revivre avec autant de talent ce moment-clé de l'histoire sociale française.

Notes
1. Lire Miguel Chueca, Déposséder les possédants – La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Agone, 2008 ; Emile Pouget, L'action directe et autres écrits syndicalistes (1903-1910), Agone, 2010.
2. Lire Anne Steiner, Les en-dehors – Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », l'Echappée, 2008.
3. La Guerre sociale était le titre du journal qu'il anima entre 1906 et 1911.

Trop jeunes pour mourir © 

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