Jules Durand, le «Dreyfus» ouvrier

Qui se souvient aujourd’hui de Jules Durand, ouvrier docker havrais et syndicaliste révolutionnaire, du temps d’une Belle Epoque qui ne l’était pas pour le prolétariat en haillons ? Qui se souvient de Jules Durand dont le destin tragique rappela à ses contemporains celui du Capitaine Dreyfus ?

Marc Hédrich
L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime
Michalon, 2020


Qui se souvient aujourd’hui de Jules Durand, ouvrier docker havrais et syndicaliste révolutionnaire, du temps d’une Belle Epoque qui ne l’était pas pour le prolétariat en haillons ? Qui se souvient de Jules Durand dont le destin tragique rappela à ses contemporains celui du Capitaine Dreyfus ? C’est à cet homme que Marc Hédrich, magistrat de profession, a voulu rendre hommage et justice dans un livre publié par Michalon : L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime.

l-affaire-jules-durand

Nous sommes en 1910, sur les quais du port du Havre noircis par ce charbon que des centaines de pauvres diables traitent au quotidien. Le mot est fort certes, mais il souligne bien l’état de dépendance d’un prolétariat soumis à l’arbitraire des marchands d’hommes régnant sur le port : travail harassant, salaires de misère, soumis aux caprices du temps et à l’humeur des chefs qui composent les équipes. On ne sort pas de la misère en travaillant comme un docker, on l’évite le temps d’un shift, avant que chanceux et malchanceux du jour ne se retrouvent dans les multiples cafés qui accueillent leur misère ; car on boit énormément sur les quais, l’alcoolisme fait des ravages et Jules Durand s’était d’ailleurs mis en tête de combattre ce fléau.
En cette année 1910, les ouvriers charbonniers se mettent en grève. La mécanisation va rendre leurs bras en partie obsolètes et sous la houlette de Jules Durand, ils entendent négocier avec le patronat un partage des fruits de la croissance. Mais la Compagnie générale transatlantique, la mal nommée CGT, se refuse à toute négociation. Les esprits s’échauffent, et un soir, une violente bagarre éclate entre un groupe de grévistes et un contremaître non-gréviste, Louis Dongé. Ce dernier ne se relèvera pas de ses blessures.

Mais de ce drame de la misère et de l’alcool1, la bourgeoisie et ses alliés vont en faire le procès du syndicalisme CGT et de la canaille rouge. Avec une rare célérité et au mépris du droit, ils font notamment de Durand le commanditaire du meurtre de Dongé. Celui-ci aurait, en pleine réunion syndicale, devant des dizaines de témoins, appelé à tuer Dongé « le jaune » ! C’est la thèse de la Compagnie générale transtlantique, reprise sans sourciller par la justice locale et la presse aux ordres, malgré les dénégations des accusés... et même de la Police qui jure que Durand est un syndicaliste pondéré et vertueux. Enquête bâclée, procès politique… Jules Durand est condamné à mort, alors que les auteurs des coups mortels échappent à la guillotine républicaine.
Dans une France qui n’a rien oublié de la toute récente affaire Dreyfus, cette condamnation scandaleuse enflamme l’opinion publique. Dreyfus, le bourgeois juif, victime de l’antisémitisme, Durand, le gueux anarchiste, victime du racisme de classe. Dreyfus, incarnation du juif vénal et sans patrie, Durand, porte-parole de la lie des faubourgs, de cette classe laborieuse autant que dangereuse2. Etablir le parallèle était évident. Mais cette affaire m’en a rappelé une autre : celle qui mena à la potence une poignée d’anarchistes américains en 1886 et au souvenir duquel nous défilons dans les rues le Premier Mai. Concordances : une enquête uniquement à charge, un jury recruté parmi les notables de la ville, une Justice désireuse de faire un exemple, une presse aux ordres réclamant le sang. Et un procureur déclarant : « Ces huit hommes ont été choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. » Condamner Durand, c’était aussi faire un exemple et une façon de remettre les dépossédés à leur place.

Le livre de Marc Hédrich n’est pas une simple recension des faits. Il est aussi une réflexion stimulante sur la justice pénale d’avant la Première guerre mondiale, sur l’affaire elle-même et sur la façon dont l’Histoire en a gardé la trace. L’affaire Durand fut pour lui un crime judiciaire, non un crime d’État ; ceci, non pas pour dédouaner ce dernier de ses responsabilités, mais pour souligner le rôle primordial joué par les élites locales dans la condamnation de Durand.
Condamné à tort, condamné à mort, réhabilité après des années de combat3, Jules Durand aurait pu connaître le destin d’Alfred Dreyfus et entré dans les livres d’histoire. Il n’en sera rien, au grand dam de Marc Hédrich. Dreyfus est rentré du bagne, affaibli mais vivant. Jules Durand est sorti du quartier des condamnés à mort pour gagner l’asile d’aliéné : la justice a rendu fou cet homme calme et posé, pacifique, marqué par son éducation chrétienne, syndicaliste révolutionnaire tenant plus d’un éducationniste comme Fernand Pelloutier que du « bouledogue », alias Georges Yvetot, tribun survolté, apôtre de la violence ouvrière et abonné des prétoires4. Les historiens et journalistes spécialisés dans les affaires criminelles l’ont oublié, et Jules Durand a peu attiré l’attention des historiens du mouvement ouvrier. Guillotiné, Durand aurait eu toute sa place dans le grand martyrologue de la cause ouvrière. Mais voilà, Durand est mort en 1926, dans un asile d’aliénés...
Aujourd’hui, une plaque honore sa mémoire, indiquant qu’il fut condamné à mort puis gracié. Cruel hommage puisque, nous rappelle l’auteur, Jules Durand ne fut pas gracié mais réhabilité, autrement dit innocenté.

Notes :
1. Tous les belligérants étaient si avinés que la police devra attendre qu’ils aient dessaoulé pour les auditionner.
2. « Le danger qui nous menace le plus est qu'une nouvelle invasion des barbares, née cette fois au sein même de la société, n'anéantisse le foyer de la civilisation et de la richesse ». Ces mots de 1850 sont l'oeuvre d'un socialiste modéré prussien aujourd'hui oublié : Johannes Karl Rodbertus.
3. Il fut établi que les accusateurs avaient produit de faux témoignages pour accabler Durand et les leaders du syndicat. On sait aussi qu’ils avaient été dès l’éclatement de l’affaire « pris en charge » par la Compagnie générale transtlantique. Celle-ci ne fut pas pour autant inquiétée par la suite, de même que les magistrats qui la soutinrent...
4. Sur le bouledogue.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.