La machine est ton seigneur et ton maître

« Croissance, ton nom est souffrance ». Terry Gou a le sens de la formule. Ce Taïwanais richissime est à la tête de Foxxconn, énorme conglomérat industriel chinois, qui produit en masse pour le monde libre, ordinateurs, tablettes et autres téléphones mobiles dernier cri, enfin, jusqu'à nouvel ordre.

Yang, Jenny Chan, Xu Lizhi, La machine est ton seigneur et ton maître, Agone, 2015

 « Croissance, ton nom est souffrance ». Terry Gou a le sens de la formule. Ce Taïwanais richissime est à la tête de Foxxconn, énorme conglomérat industriel chinois, qui produit en masse pour le monde libre, ordinateurs, tablettes et autres téléphones mobiles dernier cri, enfin, jusqu'à nouvel ordre. Terry Gou aurait pu être un poète médiocre, mais il a choisi d'être un exploiteur de haut-vol, ce que nous révèle un livre intitulé « La machine est ton seigneur et ton maître » publié par les éditions Agone, dans sa nouvelle collection Cent mille signes. En cent mille signes donc, ou à peu près, ce recueil de trois articles nous introduit dans l'univers carcéral, pardon industriel de Foxxconn, une usine-ville de 350000 âmes entassées sur trois kilomètres carrés. « Croissance, ton nom est souffrance ». Ne croyez pas en lisant ces mots que Terry Gou entende rompre avec l'oppression et l'aliénation salariales. Non ! Il en appelle plutôt à redoubler les efforts et à accepter l'inacceptable pour gagner la bataille de la production. Travailler plus, plus vite et mieux pour développer l'entreprise et, of course, réussir sa vie !

Réussir sa vie. Tel était le rêve de Tian Yu et de Xu Lizhi. La première est aujourd'hui lourdement handicapée après une tentative de suicide ; le second gît six pieds sous terre car lui ne s'est pas raté. Ce livre évoque leur vie. Une vie de migrants quittant une terre ingrate pour les mirages de la ville et ses promesses de félicité. Ils ne connurent des lumières de la ville que les néons blafards des usines Foxxconn et de ses dortoirs collectifs. Petits chefs, course au rendement, chronométrage millimétré, harcèlement, culpabilisation et autocritique, journées de travail interminables… Foxxconn était un bagne. Quoique d'un bagne, on peut espérer en sortir. Non, Foxxconn fut pour eux comme une toile d'araignée qui fit du suicide leur seul échappatoire. Comme des dizaines d'autres, Tian Yu et Xu Lizhi passèrent à l'acte, ne laissant à Foxxconn d'autres choix que d'installer des filets anti-défenestration, de mettre en place une hotline de prévention du suicide, voire même d'envisager de faire signer aux salariés un engagement à ne pas faire supporter à l'entreprise la responsabilité de leur suicide éventuel… Mais qu'ils se rassurent, Terry Gou, qui pense qu' « un dirigeant doit avoir le courage d'être un dictateur pour le bien commun », a la solution pour les sortir de cet enfer ; une solution qui sera évidemment technologique : remplacer une partie de la main d'oeuvre par des robots, ces travailleurs acharnés et sans affects. Mais pour l'heure, il a encore besoin de quelques millions de mains et d'yeux pour achalander le monde entier avec ses produits à l'obsolescence programmée...

Alors, en attendant le monde merveilleux où l'ouvrier aura disparu, quand, comme moi, vous manipulerez votre iPhone, votre playstation, votre ordinateur, souvenez-vous de Tian Yu et de Xu Lizhi...

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