Le temps des révoltes

La sociologue Anne Steiner connaît bien ce que certains historiens appellent la Belle Epoque, cette période qui naît à la fin du 19e siècle et meurt avec Jaurès.

Anne Steiner, Le temps des révoltes – Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la Belle Epoque, L'Echappée, 2015

La sociologue Anne Steiner connaît bien ce que certains historiens appellent la Belle Epoque, cette période qui naît à la fin du 19e siècle et meurt avec Jaurès. Il en va de la Belle Epoque comme des Trente-Glorieuses : elle ne fut pas belle pour tout le monde. Avec Le temps des révoltes, publié par les Editions de l'Echappée, Anne Steiner nous entraîne sur les quais de Nantes ou dans les corons du Nord, dans le Languedoc en colère et à Chambon-Feugerolles dans le pays stéphanois. Ce faisant, elle fait revivre quelques mouvements, parfois fort peu connus, de l'histoire sociale française.

Ce n'est pas le cas de la révolte des mineurs du Nord qui explose en 1906 lorsqu'à Courrières un coup de grisou ensevelit un millier de gueules noires ; le pays noir s'embrase alors et dans les corons, on écoute désormais de façon plus favorable les coups de gueule légendaires d'un syndicaliste révolutionnaire comme Benoît Broutchoux que le très réformiste voire compromis syndicat des mineurs tenu par Basly.

Ce n'est pas le cas de la révolte des viticulteurs du sud-ouest en 1907 qui victimes tout autant du phylloxéra que de la concurrence des vins d'Algérie, d'Espagne et d'Italie défilent à Carcassonne, à Montpellier, barrent les routes languedociennes pour demander à Clemenceau le droit à la vie. C'est là que les fantassins du 17e de ligne, en « braves pioupious », ont levé la crosse, refusant de tirer sur leurs frères et voisins. « Vous auriez en tirant sur nous assassiner la République ! » chantera Montéhus.

Ce n'est toujours pas le cas avec la grève longue et rugueuse qui opposent dockers et gouvernement sur les quais de Nantes en 1907. Révolte contre les salaires indécents et les discriminations à l'embauche. Révolte où pour tenir on monte des soupes communistes, une boulangerie coopérative. Révolte qui voit un docker de 45 ans, Victor Charles, être abattu par un gendarme, et la répression s'abattre avec violence et constance sur les grévistes. L’État a décidé de taper fort et d'en finir avec le syndicalisme révolutionnaire. Il y parviendra, jetant même en prison Yvetot, l'un des personnages centraux de la CGT d'alors, en raison de ses discours enflammés et séditieux.

En revanche, je ne savais rien de la révolte des ouvriers serruriers picards qui, en 1906, vont jusqu'à incendier la belle demeure bourgeoise d'un de leurs patrons, le sieur Riquier, après avoir jeté dans la mare attenante les objets de valeur qu'elle recelait. Face à une telle action fleurant bon les jacqueries paysannes, le gouvernement ne peut qu'envoyer la troupe défendre les demeures et les usines des nouveaux maîtres. Je ne connaissais pas plus les violents affrontements qui secouèrent Raon L'Etape dans cet Est de la France que l'on croît trop souvent conservateur. Là, à l'été 1907, la colère ouvrière se fait émeute, les drapeaux noirs flottent au vent et des barricades sont érigées, tel un joli pied-de-nez, rue Thiers, Thiers le Versaillais.

Pour faire revivre pleinement ces événements, Anne Steiner s'est appuyée sur une riche collection de cartes postales à caractère politique et social, dont la Belle Epoque est véritablement l'âge d'or. Car il fut un temps où l'on pouvait donner ses nouvelles au verso d'une carte représentant les troubles sociaux dans le Limousin. Elle souligne avec raison, en introduction, l'intérêt de ces cartes postales car, « au-delà des seuls grévistes, c'est en effet toute une population impliquée dans ces conflits sociaux qui se donne à voir. » Oui, la grève ne peut se résumer à un face-à-face entre grévistes et patrons. C'est à l'époque, tout un monde ouvrier qui crie sa colère : travailleurs, conjoints, enfants ; c'est tout un monde qui lutte, se bat, affiche et affirme sa solidarité.

Si je devais adresser une critique à l'auteur, ce serait la suivante. Elle a donné comme sous-titre à son livre, « Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la Belle Epoque ». Je m'attendais ainsi à ce que l'image soit au coeur de son propos. Or, elle a fait le choix d'illustrer son propos au lieu, d'une certaine façon, de commenter les images recueillies, d'attirer notre attention sur tel ou tel détail capté par le photographe.
Qu'importe ! Ce livre se dévore littéralement et nous rappelle qu'il y a un siècle de cela le syndicalisme n'était pas une affaire de spécialistes et de bureaucrates, et qu'il arrivait plus souvent qu'à son tour qu'on arrache bien plus que des chemises au nom de la Sociale...

 

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