Médias et mensonges

« On ne peut pas penser dans le bruit, l’excitation et la peur » nous dit la journaliste et universitaire Anne-Cécile Robert dans son livre Dernières nouvelles du mensonge publié par les éditions Lux.

Anne-Cécile Robert, Dernières nouvelles du mensonge, Lux, 2021.

« On ne peut pas penser dans le bruit, l’excitation et la peur » nous dit la journaliste et universitaire Anne-Cécile Robert dans son livre Dernières nouvelles du mensonge publié par les éditions Lux.

Heureux temps que celui de jadis où Jacques Dutronc pouvait chanter « On nous cache tout, on nous dit rien ». Aujourd’hui ce n’est pas la dissimulation des faits, réelle ou supposée, que doit craindre l’honnête citoyen mais l’avalanche d’informations sous laquelle il croule chaque jour.

robert

Nous sommes entrés dans l’ère de l’infobésité ou de l’infodémie, où l’information est une marchandise à l’obsolescence programmée. Un fait chasse un fait qui chasse lui-même un fait car il faut alimenter l’industrie de la nouvelle et du buzz, et donner du grain à moudre à la multitude d’experts qui se pressent pour expertiser et nous dire quoi penser ; mais les pensées sont rares et les opinions sont légion.

Car, nous dit Anne-Cécile Robert, « les sociétés modernes ne sont plus en mesure de produire de vérité, même contingente. Elles sont devenues structurellement mensongères [préférant] les facilités de l’erreur et du préjugé aux exigences de l’esprit critique ».

Difficile pour les individus que nous sommes de se repérer dans ce maquis peuplé de faux prophètes et de vrais politiciens, de fake news, d’experts autoproclamés, de penseurs médiatiques, de sentences, de vraies-fausses polémiques, de complots, de catastrophisme, de vérités cachées, de pensée unique, de mots maltraités, vidés de leur sens ou interdits d’antenne, sans oublier ces « infox (…) aboutissement des logiques de communication qui envahissent l’espace social depuis la fin des grands récits politiques et des affrontements idéologiques qui structuraient les discours en les inscrivant dans l’histoire » ; sur ce champ de ruines, les réseaux sociaux y apportent la « furie de l’instantané », le déchaînement-minute, le vacarme permanent.

Si nous ne disposons pas tous des mêmes ressources pour démêler le vrai du faux, personne ne doit se penser à l’abri de la désinformation. D’autant que celle-ci est bien souvent produite par de grands médias qui se présentent comme neutres, objectifs, et producteurs de vérités vraies puisque non idéologiques. Il n’est guère étonnant que nous soyons nombreux à fuir les grand’messes du 20 heures et les médias mainstream, et à rechercher sur la Toile de quoi satisfaire nos désirs de compréhension des perturbations de ce monde pour le meilleur et pour le pire.

La vérité est une méthode, nous dit l’auteur, une méthode qui dépend de notre « capacité individuelle à raisonner », c’est à dire à lier les faits entre eux « pour en déterminer les enchaînements, repérer le fil causal » en gardant en tête « le possible biais qui affecte notre regard sur un événement ou une idée ».

Il n’est guère facile d’être serein dans une « société cacophonique » où le mensonge est une arme de guerre et la vérité le fruit d’un pur rapport de forces. Il nous faut « renouer avec le goût du vrai » nous dit Anne-Cécile Robert, apprécier le doute et le questionnement permanent et faire siens peut-être les propos de Proudhon adressés à Marx : « Ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. » Cela sera-t-il suffisant pour contrer la culture du tweet, du buzz et de la punchline ? Rien n’est moins sûr.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.