Bolivie : l'illusion écologiste

« Evo Morales bénéficie encore à l'étranger de l'image d'un écologiste hors pair » nous dit Dimitri de Boissieu, image qui fait oublier que ce sont les partisans de la construction d'un capitalisme d’État, peu sensibles aux problématiques écologistes, qui tiennent les rênes du ministère de l'Economie.

Dimitri de Boissieu
Bolivie : l'illusion écologiste. Voyage entre nature et politique dans le pays d'Evo Morales
Ecosociété, 2019

Souvenez-vous. Confrontés à la dégénérescence de la gauche de gouvernement, les gauches de transformation sociale tournèrent leur regard vers l'Amérique latine à partir de la fin du siècle dernier. Là-bas, dans l'arrière-cour nord-américaine, des voix s'élevaient pour réinventer le socialisme ou, plus humblement, le sortir de sa léthargie. Elles étaient celles, poétiques, inventives et pionnières du zapatisme, mais aussi, celles plus traditionnelles, d'un Lula, d'un Chaves, d'un Mujica, ou celles encore d'un Correa ou d'un Moralès. Voix plurielles donc pour des voies plurielles : pas de modèle unique, mais construction nationale d'un chemin émancipateur prenant en considération la sociologie spécifique du territoire.
La question indienne fut ainsi centrale dans le projet de socialisme andin promu par Evo Morales, ancien cocalero, syndicaliste, devenu en 2006, le premier président non blanc de la Bolivie1. En ces temps troublés, marqués par la destruction des écosystèmes sur l'autel du profit et du business, écoutez un homme issu des classes populaires parler de l'importance de la Pachamama (la Terre-Mère) dans la cosmogonie indienne et de sa préservation dans la construction d'un monde nouveau avait des vertus curatives. Le socialisme, enfin, allait teinter de vert son âme rouge ; pas de greenwashing ici, mais la volonté de conjuguer anticapitalisme, développement et respect de la nature et ce dans un pays à la biodiversité incomparable, où 22 parcs naturels couvrent 16 % du territoire.

bolivie

L'écologue Dimitri de Boissieu a alors chaussé ses pataugas et, sac sur le dos, a traversé le pays pour aller voir sur le terrain comment le pouvoir bolivien, après une décennie d'exercice de l'autorité, prenait à bras-le-corps la question écologique. Le résultat est accablant. L'auteur s'en doutait car le vice-président Alvaro Garcia Linera, sociologue et idéologue renommé2, avait été clair dès 2009 : « La critique environnementale de l'industrialisme ne peut prendre le dessus sur les autres besoins que rencontre le pays. Ce que nous cherchons est un équilibre entre les thématiques écologiques et la nécessité de réaliser des excédents (…) afin de sortir des rapports de dépendance. » Il est toujours tentant, quand on est à la tête d'une des pays les plus pauvres de la planète, de jouer la carte de l'exportation de ses matières premières, surtout quand les cours sont à la hausse : cela remplit les caisses de l’État et offre des marges de manœuvre budgétaires pour financer des programmes sociaux ou le développement d'infrastructures. Mais aucune rente n'est jamais assurée...
Equilibre nous dit Garcia Linera ? Pour ceux qui se gorgent de mots et de déclarations solennelles sur la spiritualité indienne, peut-être, mais pour les autres, il y a bien longtemps que le pouvoir bolivien a fait son choix : le développement économique d'abord, quoiqu'il en coûte, en s'appuyant sur les ressources du pays, le pétrole, le gaz, l'or…
Quand à cette politique développementaliste s'ajoutent les conséquences du réchauffement climatique, le résultat est catastrophique. Le lac Titicaca est envahi par les algues, le lac Poopo s'est tout simplement évaporé. La déforestation bat son plein et les coupes illégales se multiplient3. Des projets de barrage fleurissent ça-et-là qui auront pour conséquences la disparition des centaines de milliers d'hectares de forêt et la déportation des communautés indiennes vivant sur ces terres. L'exploitation minière se développe avec les perturbations qu'elle entraîne, comme la pollution au mercure. Les OGM ? A contre-coeur, Moralès les accepte car ils sont indispensables si l'on veut nourrir le peuple ; quant à son vice-président, c'est un ardent défenseur de l'extension de la culture du soja. Le pétrole ? Il faut l'extraire quand bien même il niche au coeur des aires protégées et qu'il faudra pour cela fouler aux pieds les droits des communautés indiennes que l'on a soi-même édictés. Tel est le prix à payer pour sortir le pays de la misère…
Durant son périple, Dimitri de Boissieu échange avec les travailleurs chargés de la conservation et de la préservation des aires protégées et autres parcs naturels. Il y rencontre des hommes désabusés. Comment agir quand les financements se sont évaporés ? Comment arrêter des activités illégales quand les effectifs sont faméliques, que les moyens de transport sont défaillants et que l'autorité de tutelle est si peu présente et si peu directive ? Pire même, ils sont priés de développer des activités rémunératrices pour boucler leurs fins de mois ! Quant aux ONG environnementales, elles sont devenues la cible de la propagande gouvernementale qui ne voient en elles que des instruments aux mains des puissances étrangères chargés de freiner ou d'empêcher le développement économique du pays en manipulant les populations locales ! L'anti-impérialisme sert à tout, et surtout à stigmatiser toute opposition populaire au modèle extractiviste défendu par le pouvoir…
« Evo Morales bénéficie encore à l'étranger de l'image d'un écologiste hors pair » nous dit l'auteur, image qui fait oublier que ce sont les partisans de la construction d'un capitalisme d’État, peu sensibles aux problématiques écologistes, qui tiennent les rênes du ministère de l'Economie. Dimitri de Boissieu se veut cependant optimiste car il sait les Boliviens « inventifs, engagés et tenaces ». Il l'est bien davantage qu'un de ses interlocuteurs lui disant : « Ici, c'est l'accumulation qui compte, le reste on s'en fout (…) Ils veulent tous vivre le rêve américain. Le pachamamisme n'a aucun chance dans ce pays, parce que ça fait partie d'un passé qui est en train de disparaître à une vitesse phénoménale, du fait de l'accès des gens au marché capitaliste. Le marché capitaliste ne tolère pas la pachamamisme. »

 

Notes

1. Pour appréhender la situation bolivienne au moment de l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales, lire : Denis Rollland et Joelle Chassin (coord.), Pour comprendre la Bolivie d'Evo Morales, L'Harmattan, 2007.

2. Auteur de Pour une politique de l'égalité. Communauté et autonomie dans la Bolivie contemporaine, Les Prairies ordinaires, 2008. On peut également le retrouver dans cet excellent numéro d'Alternatives sud, La Bolivie d'Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ?, Centre tricontinental/Syllepse, 2009.

3. Les bonnes terres cultivables sont extrêmement rares en Bolivie. La déforestation permet à des paysans de s'installer.

 

 

 

 

 

 

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