Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

155 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 juin 2015

Kropotkine et la Grande Guerre

René BerthierKropotkine et la Grande Guerre – Les anarchistes, la CGT et la social-démocratie face à la guerreEditions du Monde libertaire, 2015 En 1916, une poignée d'anarchistes fait paraître dans les colonnes du journal La bataille un long texte, qui sera connu sous le nom de Manifeste des seize1. Dans ce texte, ces anarchistes en appellent à soutenir les forces de l'Entente contre celles de l'Axe. Cette prise de position divise aussitôt le mouvement libertaire, beaucoup d'anarchistes ne comprenant pas que d'éminents compagnons trahissent ainsi leurs idéaux en se mettant à la remorque d'un camp impérialiste. Comment expliquer cela ? C'est à cette question que René Berthier s'efforce de répondre dans son dernier ouvrage, Kropotkine et la Grande guerre (Editions du Monde libertaire). Kropotkine, prince russe et éminent géographe, était alors le chef de file du courant anarchiste-communiste, l'un des signataires, voire même le rédacteur dudit manifeste.

Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

René Berthier

Kropotkine et la Grande Guerre – Les anarchistes, la CGT et la social-démocratie face à la guerre

Editions du Monde libertaire, 2015

En 1916, une poignée d'anarchistes fait paraître dans les colonnes du journal La bataille un long texte, qui sera connu sous le nom de Manifeste des seize1. Dans ce texte, ces anarchistes en appellent à soutenir les forces de l'Entente contre celles de l'Axe. Cette prise de position divise aussitôt le mouvement libertaire, beaucoup d'anarchistes ne comprenant pas que d'éminents compagnons trahissent ainsi leurs idéaux en se mettant à la remorque d'un camp impérialiste. Comment expliquer cela ? C'est à cette question que René Berthier s'efforce de répondre dans son dernier ouvrage, Kropotkine et la Grande guerre (Editions du Monde libertaire). Kropotkine, prince russe et éminent géographe, était alors le chef de file du courant anarchiste-communiste, l'un des signataires, voire même le rédacteur dudit manifeste.

René Berthier ne cherche pas à défendre ou excuser le vieil anarchiste russe, qui sera traité de fou par Staline et de sénile par Trotsky. Il nous aide à mieux comprendre ce qui poussa une poignée de libertaires à se faire les avocats d'un camp, et à repousser même toute idée de paix au motif que celle-ci se ferait au bénéfice de l'Allemagne, militairement en position de force en cette année 1916.

Pour Kropotkine, qui est au crépuscule de sa vie, la France et l'idéal révolutionnaire ne font qu'un. Il s'est passionné pour la Grande Révolution de 17892, il a adhéré à la Première Internationale au lendemain de la Commune de Paris. Défendre la France ne veut pas dire défendre l’État français et sa politique impérialiste, mais défendre l'idée même d'émancipation individuelle et collective, idée qui coulerait dans les veines latines du peuple français3. Car se dresse face à cette France fantasmée, l'incarnation du Mal : l'empire allemand, son militarisme, son cléricalisme, son féodalisme.

René Berthier a raison de souligner que dans l'analyse des rapports entre puissances et pays, Kropotkine n'est pas très éloigné des idées développées jadis par Marx et Engels. Ces derniers parlaient de nations historiques et non-historiques, ces dernières étant vouées à disparaître par la loi mécanique de l'histoire4 ; et souvenons-nous des propos du grand Karl, souhaitant en 1870 que la France de Napoléon III soit vaincue par l'Allemagne de Bismark, condition sine qua non pour assurer l'hégémonie du socialisme discipliné allemand sur l'esprit latin animant le socialisme français.

Second élément fondamental qui pousse Kropotkine et ses amis à intervenir : les rapports de force au sein du mouvement socialiste international. René Berthier consacre de longs et bienvenus développements sur la politique de la Deuxième Internationale, sur les positions antimilitaristes défendues par la CGT d'alors, mais aussi sur l'attitude des socialistes français, notamment de Jean Jaurès. Un Jaurès qui semble croire jusqu'au bout à la volonté et à la capacité de la si puissante social-démocratie allemande d'empêcher l'éclatement de la guerre. Il n'est pas le seul, même Lénine peinera à croire que les députés socialistes aient pu voter les crédits de guerre…

Kropotkine est sans illusion, et depuis longtemps, sur la nature profonde de la social-démocratie allemande. Il sait ce qui se cache derrière la phraséologie révolutionnaire qu'elle peut développer. Depuis plus de deux décennies, les sociaux-démocrates allemands ont tout fait pour marginaliser les libertaires en les jetant hors de la Deuxième Internationale, de même qu'ils se sont évertués à ne pas afficher clairement ce que le mouvement socialiste devrait faire en cas de conflit mondial ; car de la grève générale, ils n'en veulent pas !

Pour Kropotkine, le socialisme allemand est chauvin, nationaliste et il est parvenu à entraîner dans son sillage la grande majorité de la classe ouvrière. Non, définitivement, pour l'anarchiste russe, le peuple allemand n'est pas fait pour la Révolution !

Les léninistes ont bien évidemment utilisé ce Manifeste des Seize comme preuve de l'inconsistance théorico-pratique de l'anarchisme. Ce faisant, en bons politiciens, ils oubliaient opportunément qu'une année auparavant d'autres anarchistes avaient publié un texte, « L'Internationale anarchiste et la guerre », qui proclamait haut et fort que le devoir des révolutionnaires était de faire la Révolution et non de se ranger derrière la bannière de la bourgeoisie la moins réactionnaire, point de vue qui sera très largement celui défendu par les libertaires d'ici et d'ailleurs. Les Seize furent et restèrent minoritaires...

Notes

1 En fait, seuls quinze personnes le signèrent, le seizième nom, Husseindey, n'étant que le nom de la ville d'un des signataires.

2 Pierre Kropotkine, La Grande Révolution 1789-1793, Ed. du Monde libertaire, 1989.

3 Dès 1905, dans un article intitulé Antimilitarisme et révolution, Kropotkine écrit : « La France marche à la tête des autres nations dans la voie de la révolution sociale (…) un nouvel écrasement de la France [par le militarisme allemand] serait un malheur pour la civilisation ».

4 Lire à ce propos Miklos Molnar, Marx, Engels et la politique internationale, Gallimard, 1975.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Amérique Latine
Au Mexique, Pérou, Chili, en Argentine, Bolivie, Colombie, peut-être au Brésil... Et des défis immenses
Les forces progressistes reprennent du poil de la bête du Rio Grande jusqu’à la Terre de Feu. La Colombie est le dernier pays en date à élire un président de gauche, avant un probable retour de Lula au Brésil. Après la pandémie, les défis économiques, sociaux et environnementaux sont immenses.
par François Bougon
Journal
À Perpignan, l’extrême droite s’offre trois jours de célébration de l’Algérie française
À quelques jours des 60 ans de l’indépendance de l’Algérie, le maire Louis Aliot (RN) met à l’honneur l’Organisation armée secrète (OAS) et les responsables du putsch d’Alger pendant un grand week-end d’hommage à « l’œuvre coloniale ».
par Lucie Delaporte
Journal — Énergies
Gaz russe : un moment de vérité pour l’Europe
L’Europe aura-t-elle suffisamment de gaz cet hiver ? Pour les Européens, le constat est clair : la Russie est déterminée à utiliser le gaz comme arme pour faire pression sur l’Union. Les risques d’une pénurie énergétique ne sont plus à écarter. En première ligne, l’Allemagne évoque « un moment Lehman dans le système énergétique ».
par Martine Orange
Journal — Terrorisme
Attentat terroriste à Oslo contre la communauté gay : « Ça nous percute au fond de nous-mêmes »
La veille de la Marche des fiertés, un attentat terroriste a été perpétré contre des personnes homosexuelles en Norvège, tuant deux personnes et en blessant une vingtaine d’autres. En France, dans un contexte de poussée historique de l’extrême droite, on s’inquiète des répercussions possibles. 
par Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
Roe VS Wade, ou la nécessité de retirer le pouvoir à ceux qui nous haïssent
Comment un Etat de droit peut-il remettre en cause le droit des femmes à choisir pour elles-mêmes ? En revenant sur la décision Roe vs Wade, la Cour suprême des USA a rendu a nouveau tangible cette barrière posée entre les hommes et les femmes, et la haine qui la bâtit.
par Raphaëlle Rémy-Leleu
Billet de blog
Droit à l’avortement: aux États-Unis, la Cour Suprême renverse Roe v. Wade
La Cour Suprême s’engage dans la révolution conservatrice. Après la décision d'hier libéralisant le port d’armes, aujourd'hui, elle décide d'en finir avec le droit à l'avortement. Laisser la décision aux États, c’est encourager l’activisme de groupes de pression réactionnaires financés par des milliardaires évangéliques ou trumpistes. Que se passera-t-il aux élections de mi-mandat ?
par Eric Fassin
Billet de blog
L'avortement fait partie de la sexualité hétéro
Quand j'ai commencé à avoir des relations sexuelles avec mes petits copains, j'avais la trouille de tomber enceinte. Ma mère a toujours dépeint le fait d'avorter comme une épreuve terrible dont les femmes ne se remettent pas.
par Nina Innana
Billet de blog
Cour Suprême : femme, débrouille-toi !
Décision mal-historique de la Cour Suprême états-unienne d’abroger la loi Roe vs. Wade de 1973 qui décriminalisait l’avortement. Décision de la droite religieuse et conservatrice qui ne reconnaît plus de libre arbitre à la femme.
par esther heboyan