Pauvreté, non ! Inégalités, oui !

La Communauté internationale fonctionne comme le plus humble bipède : elle fait des promesses qu'elle ne tiendra pas mais qui réchauffent le coeur. Elle sait que nous ne pouvons pas vivre sans espoirs et sans leurres.

A chaque début d'année, c'est comme ça, on se met à prendre de bonnes résolutions : arrêter de fumer, de trop boire, de regarder la télé ou de fredonner des chansons de Michel Delpech. Et on les note pieusement sur un bout de papier, histoire de pouvoir les réitérer le 31 décembre suivant. La Communauté internationale fonctionne comme le plus humble bipède : elle fait des promesses qu'elle ne tiendra pas mais qui réchauffent le coeur. Elle sait que nous ne pouvons pas vivre sans espoirs et sans leurres.

Souvenez-vous. Nous étions en l'an 2000 et la Communauté internationale adoptait la Déclaration du millénaire dans laquelle elle s'engageait, la main sur le coeur et le postérieur sur le coussin péteur, à éradiquer la pauvreté, la misère, les guerres, mais pas le capitalisme (et ça, c'est pas négociable). Dans cette déclaration, on pouvait lire des choses admirables comme « les hommes et les femmes ont le droit de vivre et d’élever leurs enfants dans la dignité, à l’abri de la faim et sans craindre la violence, l’oppression ou l’injustice », mais aussi qu'« aucune personne, aucune nation ne doit être privée des bienfaits du développement. L’égalité des droits et des chances des femmes et des hommes doit être assurée. », sans oublier l'admirable couplet suivant : « Il convient de faire preuve de prudence dans la gestion de toutes les espèces vivantes et de toutes les ressources naturelles, conformément aux préceptes du développement durable. C’est à cette condition que les richesses incommensurables que la nature nous offre pourront être préservées et léguées à nos descendants. Les modes de production et de consommation qui ne sont pas viables à l’heure actuelle doivent être modifiés, dans l’intérêt de notre bien-être futur et dans celui de nos descendants. »

Je ne sais combien de temps, d'énergie et de notes de frais furent nécessaires pour qu'un tel texte soit pondu, amendé et finalement adopté par nos dirigeants. Je ne veux même pas le savoir car cela risquerait d'être particulièrement indécent. Mais je ne devrais pas prendre cela à la légère, même si aujourd'hui, on considère qu'un peu plus de 110 000 personnes contrôlent plus de 16 trillions de dollars, soit l'équivalent d'un cinquième du PIB mondial ; qu'en gros la moitié la plus pauvre de la population mondiale détient moins de 1 % des richesses totales, tandis que les 10 % les plus riches en détiennent 87 %, et le fameux 1 % le plus riche près de la moitié. Je ne devrais pas prendre cela à la légère parce que derrière les discours convenus, suintant de repentance, il y a de véritables enjeux idéologiques. Car lutter contre la pauvreté ne signifie en rien lutter contre les inégalités. Ou plutôt, il ne faudrait pas qu'au motif de lutter contre la pauvreté, on en vienne à promouvoir des politiques de réduction des inégalités sociales.

 Pour les libéraux qui dominent la communauté internationale, l'inégalité en tant que telle n'est pas un problème ; elle est naturelle, indispensable au système capitaliste, favorise même la croissance économique et l'enrichissement de tous. C'est ce qu'on appelle la théorie du ruissellement. Les riches dépensent leur argent, donc créent de l'activité qui profitent in fine à tout le monde, y compris les pauvres. Et puis, il y a toujours le fantôme du vieux Herbert Spencer qui flotte encore. Spencer qui, à la fin du 19e siècle, se battait comme un beau diable contre la prise en charge par les Etats de la misère sociale, la jugeant contre-productive, transformant les pauvres en assistés au lieu de les obliger à se prendre en charge eux-mêmes... en ne les aidant pas. Aujourd'hui encore, on fustige les politiques sociales qui, en aidant les pauvres, ne les poussent pas à s'intégrer sur le marché du travail aux conditions dudit marché. On fustige dans le même mouvement tous les dispositifs qui freinent l'épanouissement du marché libre, comme la Justice fiscale, autrement dit les politiques fiscales qualifiées de confiscatoires, les freins à l'investissement et à la mobilité du capital, les normes environnementales drastiques, les aides aux pauvres pas assez ciblées, sans oublier of course le droit du travail toujours trop gros, toujours trop rigide, toujours trop protecteur ; bref, on fustige tout ce qui empêche les pauvres de vendre leur force de travail, même à vil prix. « A bas l’État-providence ! A bas les travailleurs protégés ! Pauvres de tous les pays, unissez-vous derrière la fière bannière du marché libre, seule bannière capable de vous émanciper ! » tel est le discours des élites libérales qui sont capables de nous vendre la liquidation des filets sociaux de protection comme condition sine qua non pour combattre la pauvreté.

Nouvelle donne, vieilles rengaines n°7 (Alternantes FM)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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