Amianto. Une histoire ouvrière

Je pourrais résumer ce livre en une poignée de mots en forme d'épitaphe : « Renato Prunetti (1945-2004). Ouvrier, il en est mort. »

Alberto Prunetti
Amianto. Une histoire ouvrière
Agone, 2019

Je pourrais résumer ce livre en une poignée de mots en forme d'épitaphe : « Renato Prunetti (1945-2004). Ouvrier, il en est mort. »
Alberto Prunetti a pris la plume pour parler de son père, pour écrire « l'histoire ouvrière d'un type quelconque » étouffé par la machine. Renato n'était pas un de ces prolétaires happés par les grandes concentrations industrielles de Turin et d'ailleurs, ouvrier-masse soumis au chronométreur et à la froide discipline usinière. Renato était un ouvrier qualifié, soudeur-tuyauteur, fier de son savoir-faire et tout aussi fier que son fils échappe, par les études, à un avenir qui semblait tout tracé : étudier pour ne pas avoir à travailler plus tard…

prunetti
Renato le Livournais, un peu bagarreur, un peu fort-en-gueule, fan de football (qui ne l'était pas dans l'Italie ouvrière ?), syndicaliste de base, anticlérical affirmé, était un trimardeur, un ouvrier détaché. La moitié de son temps de travail, il le passait loin de chez lui, sur tous les chantiers qui requerrait ses compétences. Travail dur, salissant et qui peut tuer. A petit feu. Car Renato en a bouffé de ces poussières et particules. Il a bouffé de l'amiante, sans savoir que cette fibre, ce « serial killer » qu'il avait croisé à Casale Monferrato, Piombino et ailleurs, emprisonnait lentement mais sûrement ses poumons. Il savait que le labeur ouvrier s'en prendrait à son ouïe, ses yeux, son dos ; il ne se doutait pas qu'une tumeur le frapperait à 57 ans, après quatre ans de retraite. Renato n'était pas naïf, il avait eu en mains des tracts syndicaux et en fin de carrière, lui, le militant, s'était mobilisé pour épargner aux jeunes ouvriers d'être exposés comme il le fut aux substances chimiques, toxiques.
En 2004, Renato s'éteint, comme tant d'autres, victime de l'amiante, après deux années de souffrances. Pour la famille vient le temps du deuil puis celui du combat pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie l'ayant frappé ; combat qui rend le deuil impossible. Pot de terre contre pot de fer. Contre les médecins et le patronat, murailles froides, incontournables. Puis vient le procès en septembre 2011. Epreuve surprenante et stupéfiante : six secondes pour s'entendre dire que l'affaire a été réglée en amont, que la famille recevra une indemnisation pour solde de tout compte. Six secondes et au suivant ! Six secondes pour un « type quelconque » qui a mené « une vie à risque, pleine d'ennui » et qui en est mort, dans l'indifférence générale. Toute la violence du système capitaliste tient en ces six secondes.

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