L'utopie contre le fatalisme

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché...

Thomas Bouchet, Utopie, Anamosa, 2021.

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché dans une brochure publiée par Anamosa en ce début d’année 2021.

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Utopie. Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de Thomas More, auteur en 1516 d’un livre intitulé… Utopia. Thomas More y décrit un monde paisible où la propriété privée est inconnue, où les habitants prennent en commun leurs repas et ne consacrent qu'un temps mineur au travail. Mais ce livre est également une critique de l'Angleterre du temps des enclosures, autrement dit de l'appropriation par les propriétaires terriens d'espaces jusqu’alors utilisés par les petits paysans anglais. Thomas Bouchet a raison de souligner que pour comprendre l’utopie, il est « crucial de l’insérer dans l’histoire ».

L’utopie est révolutionnaire car elle nous dit que le malheur des hommes n’a pas de nécessité métaphysique, que nous ne sommes pas condamnés au malheur. L’utopie est révolutionnaire car elle pointe du doigt la cause du malheur humain : la passion malsaine pour l’argent et la propriété.

Cette utopie, quête d’un monde parfait, est tout autant rêve que cauchemar. Rêve du partageux au nom de l’égalité, cauchemar du possédant au nom de la liberté contre l’uniformité. Et quand le socialisme, au 19e siècle, se veut ou se fait science, il intente lui-aussi le procès de ces constructions intellectuelles, celles de Saint-Simon, Fourier ou encore Robert Owen, plus d’ailleurs que les robinsonnades d’un Thomas More ou d’un Morelly1. Aujourd’hui, ce sont des publicitaires qui s’emparent du mot pour vendre un moment de bonheur, une bulle de quiétude dans un monde de turbulences. Ces « utopies pragmatiques, écrit Thomas Bouchet, résultent d’un patient travail d’édulcoration, de dévitalisation de toute velléité de pensée critique ». Mais elle résiste à tous les assauts, l’utopie, parce qu’elle « ne peut vivre en captivité ». Elle se fait pratique, elle se réinvente, parce qu’elle « porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme », dans un monde dominé par le « There is no alternative » thatchérien, les indicateurs quantitatifs, la rationalisation, les normes à respecter, la technophilie et ses fermes-usines. Puissent les expérimentations utopiques d’aujourd’hui aider celles et ceux qui ne se satisfont pas du monde tel qu’il va à « dessiner les visages d’une société autre ».

 

Note 1 : La toute nouvelle revue Mouvement ouvrier, luttes de classes et révolutions consacre son premier numéro à Friedrich Engels. Vous y trouverez un intéressant article intitulé : Engels et les "utopistes". Abonnez-vous !

[Chronique radiophonique 2021, Alternantes FM]

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