Colonialité et ruptures

D'Ella Shohat, je ne connaissais qu’une brochure publiée par La Fabrique en 2006, au titre évocateur : "Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël". Ce texte, inédit en français et déjà vieux de vingt ans, dénonçait le racisme dont étaient victimes les Juifs orientaux...

Ella Shohat, Colonialité et ruptures. Ecrits sur les figures juives arabes, Lux, 2021.

De cette autrice, je ne connaissais qu’une brochure publiée par La Fabrique en 2006, au titre évocateur : Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël. Ce texte, inédit en français et déjà vieux de vingt ans, dénonçait le racisme dont étaient victimes les Juifs orientaux, appelés également mizrahim.

shohat

Colonialité et ruptures. Ecrits sur les figures juives arabes publié par les éditions Lux rassemblent un ensemble de textes de cette universitaire juive née à Bagdad. Textes exigeants où se mêlent histoire politique et histoire culturelle.

Ces textes nous parlent d’une captation et d’une dépossession qui ont pour socle le mépris. Le sionisme, comme idéologie et mouvement, n’est pas né sur les rives du Jourdain mais au coeur de l’Europe1. Il n’était pas porté par les Juif religieux mais par une fraction de la communauté juive, laïque de coeur et d’esprit. Le projet était politique et non religieux : les Juifs devaient avoir un Etat à eux, n’importe où, pour vivre en paix, loin des antisémites et loin de l’antisémitisme. Herzl réclamait des Etats européens, y compris de l’Empire ottoman, qu’ils lui donnent une terre, la Palestine n’étant alors qu’une option, leur garantissant que les Juifs la féconderaient de leur travail et de leur intelligence.

Le mépris se nichait là. Aux Juifs religieux, traditionalistes, faiblement éduqués, les sionistes opposaient le culte du progrès technique et culturel, de la Modernité à la base de tout projet colonial sérieux ; et dans ce cadre de pensée marqué par l’orientalisme, l’espace arabo-musulman ne pouvait être que barbarie, sauvagerie, indolence, fatalisme et superstitions.

L’État juif créé, les gouvernements successifs s’employèrent à rallier à la cause sioniste les Juifs orientaux disséminés çà-et-là. Une fois ces mizrahim de retour en Terre promise, Ella Shohat nous explique qu’il a fallu les « désarabiser » ; car l’homme nouveau promu par les dirigeants sionistes ne pouvait décemment pas leur ressembler.

Israël, dont l’élite était formé de Juifs occidentaux, s’est toujours pensé comme un Etat européen au coeur du Moyen-Orient et a toujours considéré que les Juifs étaient « plus proches les uns des autres que des cultures auxquelles ils ont appartenu ». Nés Juifs-arabes ou Arabes-Juifs dans des univers très divers, ces mizrahim devaient devenir des Juifs avant tout ; et ils devinrent également une clientèle électorale pour les élites ashkénazes de gauche et de droite ; une clientèle qui fut captée à partir des années 1970 par la droite israélienne en guerre pour arracher le pouvoir aux mains depuis 1948 de la gauche travailliste. Raillés longtemps pour leur religiosité archaïque et par des pratiques culturelles trop arabes, les mizrahim, dont Ella Shohat nous dit qu’ils furent « insérés dans l’histoire sioniste et en excès par rapport à elle », sont aujourd’hui « enrôlés au service de l’Etat-nation colonial ».

La gauche israélienne est morte (mais les Palestiniens pouvaient-ils compter sur elle?), la droite et l’extrême-droite israéliennes, hégémoniques, se déchirent pour former des alliances éphémères dont le seul ciment ne peut être que la soumission/expulsion des Palestiniens et la mise au pas des voix dissidentes2 ; en face, le Hamas règne sur Gaza, cette prison à ciel ouvert, tandis que le Fatah n’en finit plus de se désagréger. Dans un tel climat, que peuvent les voix si précieuses d’une Ella Shohat, d’un Elias Sanbar ou celle, défunte, d’un Mahmoud Darwich aujourd’hui ? Malheureusement, évoquer le meilleur d’Al-Andalus3 (tolérance religieuse et vivre ensemble) ne peut avoir de vertus politiques immédiates...

NOTES

1Sur l’histoire tumultueuse du sionisme des origines, lire les travaux de Serge-Allain Rozenblum (Theodor Herzl. Biographie, Ed. du Félin, 2001) et Walter Laqueur (Histoire du sionisme. Tome 1, Gallimard, 1994).

2Sur la société israélienne : Yakov Rabkin, Comprendre l’État d’Israël. Idéologie, religion et société, Ecosociété, 2014 ; Denis Charbit, Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions, Le Cavalier bleu, 2015 ; Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les Juifs, La Découverte, 2020.

3Al-Andalus, dont l’Histoire demeure l’objet de nombreuses controverses...

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