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Billet de blog 20 mai 2021

Tagore et la décroissance

Nous aurions tort de réduire l’Indien Rabindranath Tagore à un statut d’artiste aux multiples talents. Nous en oublierions alors son rôle dans le combat anti-colonial et le regard qu’il portait sur l’occidentalisation du monde.

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Mohammed Taleb
Rabindranath Tagore et le règne de la machine
Le Passager clandestin, 2021


Nous aurions tort de réduire l’Indien Rabindranath Tagore à un statut d’artiste aux multiples talents. Nous en oublierions alors son rôle dans le combat anti-colonial et le regard qu’il portait sur l’occidentalisation du monde. Ces deux dimensions sont au coeur de la brochure que nous offre Mohammed Taleb : Rabindranath Tagore et le règne de la machine, publiée par Le Passager clandestin.

Prix Nobel de Littérature en 1913, Tagore est né dans une famille singulière. Il fait partie de la caste supérieure, celle des brahmanes, mais d’une branche marginale et peu estimée car hétérogène religieusement. Tagore s’inscrit dans la tradition réformatrice familiale en la radicalisant.

La critique que pose Tagore sur le capitalisme n’est en rien originale. J’imagine qu’il acquiescerait à ces mots si forts d’un de ses contemporains, l’Iranien Kazemzâdé : « Quelle différence entre la vie des moutons et des boeufs (…) et celle de ces millions d'individus qui sont acheminés chaque matin vers les usines où ils sont contraints à travailler comme une machine ou un animal ? (…) En raison de cette civilisation, tout le monde est plongé dans la cupidité, tout le monde est assoiffé de sang et, à la recherche des biens matériels, chacun piétine le droit de l'autre ; tout le monde cherche le désir matériel. Chacun ne pense qu'à soi et essaie de tromper l'autre. »

Pour Tagore (comme pour Kazemzâdé), le capitalisme est mortifère car il fait de l’homme un auxiliaire de la machine, de la cupidité le moteur de son existence ; un capitalisme qui ne peut que malmener l’harmonie régnant dans les petites communautés rurales indiennes, socle social, économique et culturel sur lequel Tagore entend faire reposer l’harmonie qu’il appelle de ses voeux1. Là réside la différence entre l’anticapitalisme conservateur et réactionnaire (protégeons l’ordre ancien !) et le refus tagorien qui intègre une critique forte de la stratification sociale indienne et une volonté émancipatrice à coloration socialiste.

Au sein du mouvement anticolonialiste indien, Tagore se fait le défenseur aussi bien de l’émancipation des femmes que des coopératives agricoles, de la « nature » non encore malmenée par la Modernité que de l’éducation des masses. Patriote au sens bakouninien, c’est-à-dire communaliste, fédéraliste, internationaliste et non nationaliste (dans lequel il voit repli sur soi et étatisme), il voit dans le colonialisme et l’impérialisme occidentaux les marques d’une civilisation « carnivore et cannibale » à laquelle il faut s’opposer.

Pour Mohammed Taleb, l’« humanisme écospirituel » de Tagore en fait un décroissant avant l’heure : par sa critique de la technique qui asservit plus qu’elle ne libère, par sa défense d’une économie relocalisée, par ses appels à la sobriété et à la défense de la nature, par sa défense de la coopération volontaire.

« J’avais grand soin de ne jamais manquer un seul matin, car chacun était plus précieux pour moi que l’or pour l’avare » a écrit Tagore en se rappelant sa jeunesse campagnarde. Un poète peut-il avoir raison des marchands ?

Note

1. A propos du « désenchantement du monde » produit par le colonialisme dans les communautés rurales, signalons la réédition par les éditions Raisons d’agir d’un ouvrage classique de Pierre Bourdieu : Travail et travailleurs en Algérie.

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