Violence d'Etat en Colombie

Carlos Eduardo Mora est un enfant de la misère. Fils illégitime d’un sergent-major, élevé comme tant d’autres et tant bien que mal par une mère courage, il a baigné dans l’inquiétude du lendemain, la violence sociale et politique dès ses premiers pas.

Carlos Eduardo Mora et Guylaine Roujol Perez, Mortels barrages. Le récit du caporal qui a dénoncé les assassinats de civils par l’armée en Colombie, Fauves Editions, 2021.

« Mortels barrages », tel est le titre du récit de Carlos Eduardo Mora, épaulé par Guylaine Roujol Perez, publié par les éditions Fauves.

Carlos Eduardo Mora est un enfant de la misère. Fils illégitime d’un sergent-major, élevé comme tant d’autres et tant bien que mal par une mère courage, il a baigné dans l’inquiétude du lendemain, la violence sociale et politique dès ses premiers pas. Est-ce pour cela qu’il voit dans la carrière militaire un moyen de sortir de la précarité, de faire carrière et de défendre son pays ? Sans doute est-il prisonnier d’un vision « romantique » du métier de soldat (défenseur courageux de la veuve et de l’orphelin) mais bien vite la réalité le rattrapera et il avouera : « Si on ne se rend pas compte qu’assurer une présence [étatique] ne peut se résumer à envoyer l’armée, les choses ne changeront pas en Colombie. »

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En 2006, il endosse donc l’uniforme et part lutter contre les guérillas et les narco-trafiquants, loin de chez lui, à la frontière vénézuélienne. Il se retrouve alors au coeur même du drame colombien où s’affrontent un Etat défaillant gangrené par la corruption, une armée qui l’est tout autant, des guérillas dont l’idéologie révolutionnaire n’est parfois plus qu’un paravent à des activités lucratives, des groupes paramilitaires dont le nationalisme a le goût de la cocaïne et qui ne sont en fait que des narco-trafiquants.

En intégrant les services de renseignements, il s’aperçoit bien vite que sur le terrain, certains cadres de l’armée ont noué des relations fructueuses avec les groupes paramilitaires qu’ils sont censés combattre. Et il s’aperçoit tout aussi vite que la dénonciation de telles connivences peut le mettre en grande insécurité. Car à qui peut-il se confier ? L’institution militaire ne serait-elle pas corrompue a tous les niveaux ? Comment peut-il protéger ses sources alors qu’il doit obéissance à plus galonné que lui ?

D’autant plus qu’il n’entend pas dénoncer pots-de-vin et autres arrangements mais l’assassinat de civils innocents. Que des paysans vivant dans des zones de conflits soient victimes des forces armées, c’est connu et documenté, mais que des jeunes hommes des milieux populaires soient recrutés à l’autre bout du pays pour finir transformés en guérilleros ou paramilitaires morts, ça l’est moins !

Car c’est cela que Carlos Eduardo Mora va apprendre : un recruteur promet à des jeunes chômeurs un boulot loin de chez eux. Ceux-ci le suivent, et quelques temps plus tard, on les retrouve en treillis apparemment tués lors d’un accrochage avec l’armée, et enterrés sous x dans des fosses communes. Le chômeur était alors, au choix, un guérillero marxiste-léniniste, un paramilitaire ou un narco-trafiquant, et leur mort violente atteste de l’implication de l’armée dans la défense de la Nation contre les communistes mais aussi contre l’extrême-droite. Tuer un surnuméraire dont personne ne se soucie permet ainsi de gonfler les statistiques et d’obtenir des gratifications.

Le récit exceptionnel de Carlos Eduardo Mora nous plonge dans un univers étouffant où la duplicité est une arme. On y croise des ministres, des ambassadeurs, des familles éplorées mais combatives, une justice à multiples vitesses… et un monceau de cadavres appelés en Colombie des « faux positifs ». Car ce qui peut être vu également comme du « nettoyage social » a fait sans doute plus de 3000 victimes.

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