Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

156 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 mai 2022

La condition raciale made in USA

William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.

Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Magali Bessone et Matthieu Renault, WEB Du Bois : double conscience et condition raciale, Editions Amsterdam, 2021.

William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.

En 2019, les éditions La Découverte rééditait Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, un classique de la sociologie américaine sorti initialement en 1899. Dans ce travail pionnier, nourri de statistiques et de paroles d’acteurs, le jeune WEB du Bois nous offrait une description minutieuse de la condition noire dans une Amérique blanche et raciste, une Amérique de la ségrégation, de la discrimination institutionnalisée et de la pureté raciale qui intéressa tant Adolf Hitler1 ; rappelons que dans les Etats du sud « est noir tout individu, quelle que soit sa couleur, qui comporte dans son ascendance, à quelque degré que ce soit, une personne désignée comme noire », par exemple un arrière-arrière grand-père. Il nous montrait également une communauté fracturée socialement, dont les deux pôles auraient le visage du lumpen-prolétaire issu des champs de coton et urbanisé de fraîche date et une maigre élite urbaine et éduquée, dont WEB Du Bois était lui-même issu. Il évoquait déjà la difficulté pour un citoyen américain noir de ne pas se sentir nègre dans le regard majoritaire, ce qu’il appellera la double conscience dans ses travaux ultérieurs. C’est ce fil que les philosophes Magali Bessone et Matthieu Renault tirent dans leur ouvrage.

« Je n’étais pas un Américain, je n’étais pas un homme [mais] un homme de couleur dans un monde blanc » écrit WEB du Bois ; et un monde blanc bien décidé à le laisser en lisière, y compris quand celui qui frappe à la porte est diplômé de Harvard... Pour Du Bois, tous les Noirs américains vivent ce dilemme, mais pas de la même façon. Il pense notamment à la maigre élite sociale noire d’alors qui craint par dessus tout d’être assimilée aux classes noires les plus pauvres ; un prolétariat rural ou urbain en haillons, sans éducation, aux mœurs déplorables qu’il conviendrait d’éduquer avant de songer à l’émanciper, thèse défendue par une partie de la bourgeoisie noire pour le plus grand plaisir des dominants qui entendent se réserver l’exercice de la démocratie.

Contre cette honte d’être soi, à laquelle Du Bois a parfois cédé dans sa jeunesse, il appelle l’élite afro-américaine à se dire fière d’être noire, et à faire de cette fierté « le ciment de l’unité de la communauté noire ». Dans Black reconstruction paru en 1935, il écrit que « le combat [du Noir américain] est une lutte à mort. Soit il vainc, soit il meurt. Il entrera dans la civilisation moderne, ici en Amérique, en tant qu’homme noir, sur un parfait pied d’égalité avec tout homme blanc, quel qu’il soit, sans aucune restriction, ou alors il n’y entrera pas du tout. Soit l’extermination radicale, soit l’égalité absolue. Aucun compromis n’est possible. »

Ces mots de WEB du Bois et le livre de Bessonne et Matthieu qui soulignent l’évolution de sa pensée m’ont remis en mémoire une anecdote racontée par le sociologue Hicham Benaissa2.Il intervenait dans une entreprise où des cadres s’en prenaient à une de leurs collègues qui avaient décidé de se voiler, y voyant là une atteinte à la laïcité, alors que depuis des années ils côtoyaient une femme de ménage tout aussi voilée sans que cela ne les dérange. Hicham Benaissa en concluait que le foulard de la femme de ménage est invisible parce qu’il est « à sa place symbolique, à la place sociale à laquelle il [est] structurellement renvoyé dans les représentations. » L’immigré (ou « issu de » comme l’on dit...) est accepté au banquet mais à la condition de rester à la place qu’on lui a assignée.

-----

1. James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Colin, 2018.

2. Ma présentation du livre d'Hicham Benaissa.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal
Comment combattre l’enracinement du Rassemblement national
Guillaume Ancelet et Marine Tondelier, candidats malheureux de l’union de la gauche dans des terres où l’extrême droite prospère, racontent leur expérience du terrain. Avec l’historien Roger Martelli, ils esquissent les conditions pour reconquérir l’électorat perdu par le camp de l’égalité. 
par Fabien Escalona et Lucie Delaporte

La sélection du Club

Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement