L'anarchisme d’État, La Commune de Barcelone

Michel Olivier (Coord.), L'anarchisme d’État. La Commune de Barcelone, Ni Patrie, ni frontières, 2015.

Les éditions Ni patrie ni frontières viennent de nous gratifier d'un nouveau livre sur la Guerre d'Espagne après nous avoir offert, en 2012, un recueil de textes du marxiste révolutionnaire Grandizo Munis dont beaucoup avaient trait à la guerre civile qui déchira la péninsule ibérique entre 1936 et 1939 (G. Munis, De la guerre civile à la rupture avec la Quatrième République, 1936-1948). Encore un livre sur cette question me direz-vous. Certes, mais c'est un livre intéressant puisqu'il rend de nouveau accessible le célèbre « rapport secret » de Helmut Rüdiger rédigé pour le congrès de l'Association internationale des travailleurs de décembre 1937 et que la CNT espagnole décida de rendre public. Dans ce rapport, Rüdiger défend devant les anarchistes du monde entier la participation des libertaires espagnols au gouvernement de Front populaire et leur choix de privilégier la victoire sur le fascisme plutôt que la liquidation immédiate de l’État bourgeois et l'instauration du communisme libertaire.

Résumons. En 1936, des militaires réunis autour du général Franco tentent de renverser la jeune république espagnole. La tentative de putsch est contrée sur une large partie du territoire par l'action énergique et armée des militants ouvriers, notamment anarchistes. En Catalogne, bastion ouvrier et poumon économique de l'Espagne, ces derniers sont hégémoniques. Alors qu'il peuvent prendre le pouvoir et faire la révolution qu'ils appellent de leurs vœux depuis des décennies, les dirigeants anarchistes décident de ne pas toucher aux institutions en place et, mieux (ou pire !), de prendre pied dans les institutions au nom de la défense de la République contre le fascisme. Et c'est ainsi que des anarchistes devinrent ministres. Les mois passant, les relations au sein du camp républicain se dégradent et les anarchistes doivent avaler nombre de couleuvres (arrêt de la collectivisation, militarisation des milices) jusqu'aux tragiques journées de mai 1937 à Barcelone où une partie des anarchistes affrontent les armes à la main le pouvoir républicain de plus en plus contrôlé en sous-main par l'URSS stalinienne. Mais là encore, les dirigeants de la CNT et de la FAI les appellent à rentrer dans le rang au nom de l'unité antifasciste.

C'est dans ce contexte tragique que s'inscrit le rapport Rüdiger. Rüdiger défend la participation des anarchistes au gouvernement de front populaire par pragmatisme : les anarcho-syndicalistes sont certes puissants mais ils ne le sont pas assez pour dominer politiquement la situation et instaurer leur « dictature », ce qui irait à l'encontre de leurs principes ; il leur faut des alliés pour abattre le fascisme et ensuite faire la révolution ; le mouvement libertaire espagnol est généreux mais il manque de cadres et d'une vision claire de ce qu'il faut faire ; l'enthousiasme et le volontarisme ont leurs propres limites ; les anarchistes ont le droit de critiquer le choix effectué par leurs camarades espagnols, mais ils ont avant tout le devoir d'être solidaires avec eux ; la très grande majorité des anarchistes espagnols sont en accord avec la position défendue par la CNT et la FAI ; les opposants qui ont créé le groupe Les Amis de Durruti, ne forment qu'une minorité, sans lien avec les larges masses.

 

Que fallait-il faire en ce mois de juillet 1936 puis en ce mois de mai 1937 ? Depuis 80 ans, les anarchistes se déchirent sur cette question, et les années passées n'ont pas permis de dépassionner les débats. Pour certains, les dirigeants anarchistes de l'époque ont trahi l'idéal libertaire et la Révolution sociale, et ils l'ont fait par naïveté ou par calcul. Pour d'autres, ils n'avaient guère le choix : le contexte international était clairement réactionnaire, et le prolétariat espagnol ne pouvait guère compter sur le soutien actif des classes ouvrières européennes, rendues apathiques par le réformisme ou le fascisme.

 

Au pessimisme et au pragmatisme d'un Rüdiger répond l'optimisme et le volontarisme d'un Hugo Oelher, trotskyste américain parti se battre sur le sol espagnol, pour qui le drame de la révolution espagnole est de ne pas avoir pu compter sur « une avant-garde révolutionnaire marxiste ». En mai 1937, Oelher était favorable au renversement du gouvernement du front populaire par les révolutionnaires. Dans un texte reproduit ici, Il écrit : « Toutes les conditions étaient réunies pour une telle offensive qui aurait pu défaire les forces capitalistes avant que n'arrivent les troupes de Valence (NDLR : comprendre franquistes). Elle aurait balayé ces troupes, ou la plupart d'entre elles dans le flot révolutionnaire. Elle aurait pu au moins s'assurer de la neutralité des marins, si ce n'est de leur sympathie. Les ouvriers du monde se seraient soulevés pour défendre les travailleurs espagnols victorieux ! La camisole de force stalinienne n'aurait pas empêcher les masses russes de se rassembler pour offrir leur aide, en hommes, en argent, en machines, et la force de l’État ouvrier. » Hugo Oelher pensait-il vraiment qu'un soulèvement ouvrier général était possible en cette année 1937, y compris dans l'URSS sous chape de plomb stalinienne ? Comment peut-il imaginer que les éléments les plus radicaux des classes ouvrières d'Europe de l'Ouest, aux ordres de la Troisième Internationale, puissent aller à l'encontre des intérêts de Staline ? Et pourquoi diable cette « avant-garde révolutionnaire marxiste », indispensable selon certains pour faire triompher la révolution, n'est-elle jamais là quand on a besoin d'elle ?

 

Que fallait-il faire en juillet 1936 ou en mai 1937 ? Ne comptez pas sur moi pour, loin de la tempête, faire la leçon aux uns et aux autres, distribuer bons et mauvais points. Je m'en tirerai en citant un long extrait d'un article de l'anarchiste italien Errico Malatesta intitulé Graduelisme. Dans ce texte de 1925, il écrit ceci : « Commençons par dire que la révolution, nous ne pouvons pas la faire seuls et que, le pourrions-nous matériellement, il ne serait pas désirable que nous la fassions seuls. (…) il nous (faudra) donc agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes, avec tous les partis d'avant-garde et attirer dans le mouvement, soulever, intéresser les grandes masses, laissant la révolution, dont nous serions un facteur parmi d'autres, produire ce qu'elle pourra produire (…) Si malgré nos efforts, de nouveaux pouvoirs prêts à faire obstacle à la volonté populaire et à imposer la leur propre réussissaient à se constituer (…) Dans tous les cas, réclamer et exiger, même par la force, notre pleine autonomie et le droit et les moyens de nous organiser à notre manière pour expérimenter nos méthodes. »

Nouvelle donne, vieilles rengaines n°5 (Alternantes FM, décembre 2015)

 

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