Napoléon, Haïti et le roman national

Une date, un lieu et un silence. Nous sommes le 18 novembre 1803, à Vertières, en Haïti. Le silence, c’est celui de l’historiographie française. C’est à ce silence que s’est intéressé Jean-Pierre Le Glaunec dans L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti édité par les éditions Lux.

Jean-Pierre Le Glaunec, L’Armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Lux, 2021.

Une date, un lieu et un silence. Nous sommes le 18 novembre 1803, à Vertières, en Haïti. Le silence, c’est celui de l’historiographie française. C’est à ce silence que s’est intéressé Jean-Pierre Le Glaunec dans L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti édité par les éditions Lux.

Vertières fut le « tombeau militaire d’un régime inhumain » nous dit Lyonel Trouillot, le préfacier. Ce régime est bien sûr celui de l’esclavage, régime ébranlé par la Révolution française et les idéaux qu’elle porte. Depuis une décennie, la société dominicaine est en crise ; une société fracturée entre Blancs et Noirs, grands et petits planteurs, Noirs libres et esclaves. Chaque groupe défend ses intérêts, s’imagine un avenir aussi bien économique que politique à l’heure de l’égalité des droits (1792) et surtout de l’abolition de l’esclavage (1794) : comment transformer des esclaves qui n’ont connu que la chicotte en salariés dociles ? Comment éviter qu’ivres de leur nouvelle liberté, ils n’en viennent à préférer au labeur quotidien l’oisiveté, le vagabondage et le travail intermittent ?

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En évinçant du pouvoir Toussaint Louverture et en rétablissant l’esclavage, Napoléon Ier s’imaginait ramener l’ordre dans la colonie. Il n’a fait qu’accélérer le processus révolutionnaire en cours. Car c’est à des révolutionnaires que se confronte le corps expéditionnaire français. Autour de militaires comme Dessalines et Capois, Noirs et Mulâtres affrontent le Consulat au chant, dit-on, de La Marseillaise. Lutte à mort qui se termine à Vertières en 1803 par la défaite des troupes napoléoniennes.

Le roman national goûte peu les défaites, surtout celles qui n’ont rien d’héroïques. Celle-ci ne l’est pas. Elle clôt un cycle de violence extrême et de pensées qui le sont tout autant. Car l’armée impériale se révèle incapable de mettre au pas ces centaines de milliers d’insurgés. Ne connaissant pas le territoire, soumis à la faim et aux maladies, les soldats napoléoniens courent après un ennemi insaisissable. Malades, certains trépassent quand d’autres abandonnent l’uniforme et goûtent au marronnage. Alors l’Etat-major se venge en réprimant violemment tout esclave suspect. La violence lui apparaît comme la seule issue possible pour faire entendre raison à un demi-million d’esclaves indociles.

Violence extrême, violence sadique, pour l’exemple, mais aussi volonté génocidaire. Pour les militaires sur place, dont le sinistre Donatien de Rochambeau, seule la terreur peut ramener l’ordre, mais une terreur qui inclut la liquidation physique de la plus grande partie de ces « nègres féroces et excités », y compris les enfants ; liquidation ou déportation, puisqu’est évoquée également l’idée de vendre les insurgés aux Espagnols. La pacification est devenue en fait une guerre raciale depuis que les Métis ont choisi le camp des Noirs : « Nous avons maintenant, écrit le général Rochambeau, à soutenir la Guerre de Couleur Blanche contre les deux autres, et à faire peau neuve dans cette colonie, sans cela il faudra recommencer tous les deux ou trois ans. »

Rochambeau eut jusqu’à la fin le soutien de Napoléon, tout à fait conscient des moyens extrêmes que son général utilisait pour ramener à la raison les nègres indociles. Il va sans dire que la bataille de Vertières ne tient aucune place dans la légende napoléonienne. Mais Vertières, symbole de la révolte d’un peuple pour son émancipation, fut tout autant une épine dans le pied des pouvoirs nés de l’Indépendance. Car il est toujours difficile d’honorer la mémoire des dépossédés quand on méprise leurs descendants…

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