Christophe Patillon
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Billet de blog 20 oct. 2022

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La transition espagnole et l'anarchisme

Le 2 juillet 1977, 300 000 personnes participent à un meeting de la CNT à Barcelone. Cette démonstration de force laisse penser que l’anarchisme ibérique est redevenu une force incontournable. Il n’en sera rien.

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Reyes Casado Gil, La transition en rouge et noir. CNT (1973-1980), Le Coquelicot, 2022.
Le 2 juillet 1977, 300 000 personnes participent à un meeting de la CNT à Barcelone. Dans une Espagne débarrassée de Franco mais non encore stabilisée, cette démonstration de force laisse penser que l’anarchisme ibérique est redevenu une force incontournable. Il n’en sera rien. Reyes Casado Gil nous en dit plus avec La transition en rouge et noir. CNT (1973-1980).

Illustration 1

Ce travail universitaire nous plonge dans l’Espagne tourmentée des années 19701. Le franquisme est orphelin de son généralissime depuis novembre 1975, et les élites politiques et économiques cherchent le moyen de faire évoluer le régime sans en perdre le contrôle. Cette période de décompression autoritaire tourne bien vite à la démocratisation sous la pression des grèves violentes, de la lutte armée et de l’esprit insubordonné d’une jeunesse ibérique influencée, comme dans d’autres par l’esprit de mai, la Beat generation, la contre-culture. Cette démocratisation est marquée par une amnistie quasi-générale2, la légalisation des organisations ouvrières et partis de gauche, ainsi que par la signature d’accords sociaux visant à assainir la situation économique et à poser les bases d’une pacification des rapports sociaux.
De cette pacification, les anarchistes ne veulent pas : la révolution est à l’ordre du jour. Ils vivent alors au mitan des années 1970 une période faste où les organisations si fragiles des années de clandestinité multiplient leurs effectifs. Pour la nouvelle génération qui entre en politique et dans la contestation sociale radicale à ce moment, la CNT incarne le romantisme révolutionnaire et l’idéal autogestionnaire de 1936. Or, la CNT des années 1970 n’est que l’ombre de ce qu’elle fut : elle existe dans l’exil, animée par des vétérans de la guerre civile3, tandis que quelques noyaux de militants, isolés les uns des autres, l’ont maintenu en vie en Espagne, pendant des décennies, malgré la répression.

La démocratisation lui offre la possibilité de redevenir une force centrale, d’autant plus qu’elle est la seule force syndicale refusant de pactiser avec le gouvernement. Mais comment fédérer des révolutionnaires aussi dissemblables qu’un ouvrier septuagénaire vivant depuis près de quatre décennies à Toulouse ou Paris, persuadé d’être le véritable dépositaire de l’histoire et de l’avenir de l’anarcho-syndicalisme espagnol, et un jeune libertaire chevelu de Barcelone ou Valence, soixante-huitard d’esprit, souvent étudiant, oscillant entre anarchisme, marxisme et conseillisme, exaltant le spontanéisme et la liberté individuelle ? Mais résumer le conflit à un problème générationnel induirait en erreur : comme toute organisation, tout au long de son histoire, la CNT a vu des militants se déchirer sur des questions d’orientation. C’est le cas là-encore puisqu’une partie des militants ibériques défend la nécessité pour l’organisation de prendre acte de l’évolution du droit syndical : pour peser et contrer la puissance des syndicats réformistes, il faut, disent-ils, accepter de participer aux élections professionnelles.
Hérésie ! Il ne faut pas longtemps pour que l’organisation n’implose violemment. Lors du 5e congrès de 1979, une cinquantaine de syndicats se retire. Dès lors, la CNT aura deux têtes : une CNT orthodoxe, « puriste », pour laquelle 1936 c’était hier, et une CNT dite rénovée ; deux CNT se réclamant d’un même héritage. La justice (bourgeoise !) accordera à la première l’usage exclusif du nom, obligeant la seconde à changer de dénomination. Depuis 1989, elle s’appelle CGT. Et depuis, l’anarcho-syndicalisme, comme force organisée, n’existe plus qu’à l’état résiduel de l’autre côté des Pyrénées.

[Version audio de cette chronique radiophonique]


Notes
1 Les ouvrages en français sur cette période me semblent rares. Je ne connais que celui, récent, de Arnaud Dolidier, Tout le pouvoir à l’assemblée ! Une histoire du mouvement ouvrier espagnol pendant la transition (1970-1979), Syllepse, 2021.
2 Seuls les militants emprisonnés pour terrorisme sont maintenus en détention.
3 Sur la reconstitution de la CNT en France, lire José Berruezo, Contribution à l'histoire de la CNT espagnole en exil, Le Coquelicot, 2021.

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