Christophe Patillon
Historien (de formation), lecteur pathologique, militant (sans Dieu ni maître), chroniqueur pour AlterNantes FM, et accessoirement vieux punk
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Billet de blog 29 sept. 2022

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Châtier les pauvres

Dans le « Capital », Marx évoque les lois qui depuis le 16e siècle avaient pour fonction de réprimer les paysans chassés des campagnes par les propriétaires terriens, et devenus ainsi vagabonds. Un siècle plus tôt, le magistrat Henry Fielding faisait de même. Ses écrits viennent d’être publiés par les éditions Garnier sous le titre « Écrits sur la pauvreté et le crime ».

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Henry Fielding, Ecrits sur la pauvreté et le crime. L’enquête de 1751 et le Projet de 1753, Classiques Garnier, 2022.

Dans le remarquable chapitre 28 du Capital, section consacrée à l’accumulation primitive, Karl Marx évoque les différentes lois qui depuis le 16e siècle avaient pour fonction de réprimer ce « prolétariat sans feu ni lieu », autrement dit ces paysans chassés des campagnes par les propriétaires terriens, et devenus ainsi vagabonds1. Un siècle plus tôt, le romancier devenu magistrat Henry Fielding faisait de même. Ses écrits viennent d’être publiés par les éditions Garnier sous le titre Ecrits sur la pauvreté et le crime.

Illustration 1

Mais Fielding n’est pas Marx. Alors que le second s’indigne de cette « législation sanguinaire » qui fait des vagabonds des « criminels volontaires » et non les victimes d’un nouvel ordre social, le premier regrette amèrement que le laxisme, la tolérance aient mises les dites lois quelque peu au rencard, permettant ainsi le développement de la criminalité et de la délinquance. Car quand la loi ne cornaque pas le bas peuple, celui-ci laisse parler ses bas-instincts...

Dans son Enquête sur l’augmentation récente du brigandage de 1751, Fielding appelle le pouvoir à prendre au sérieux le banditisme et les mœurs dissolues du peuple, mœurs qui expliquent ses difficiles conditions sociales d’existence. Car si le peuple ne s’adonnait pas au plaisir du jeu, s’il ne buvait pas autant ce gin frelaté qui a envahi le royaume, s’il n’essayait pas de singer les mœurs des élites (qui, elles, ont les moyens de jouir de la vie)2, eh bien le peuple ne vivrait pas dans l’indigence. Et de l’indigence à la délinquance, il n’y a qu’un pas que franchissent trop souvent des pauvres, « dépourvus de toute armature morale » et prisonniers de leurs passions malsaines.

Il faut donc lutter avec ardeur contre l’ivrognerie, ce « vice odieux », interdire les jeux d’argent pour les classes populaires, et remettre de la vertu et de la morale dans la vie du peuple. Il faut surtout mettre au travail l’immense majorité des pauvres, autrement dit « des personnes [valides] n’ayant ni biens leur permettant de subsister sans travailler, ni profession ou métier qui pourraient leur fournir des ressources satisfaisantes en travaillant »3.

Pourtant, depuis le 17e siècle, l’Angleterre a mis en place, grâce à une taxe spéciale, tout un réseau de workhouses (de maisons de travail) qui prennent en charge les pauvres, les nourrissent et les font travailler afin de sauver leurs âmes d’une funeste oisiveté. Mais voilà, nous dit Henry Fielding, les workhouses sont mal gérées et ne remplissent pas leurs missions ; au lieu de mettre au travail les pauvres, elles les laissent désoeuvrés. D’où le Projet d’assistance efficace pour les pauvres que Fielding rédige en 1753 ; un projet très documenté et ambitieux qui a la forme d’une workhouse, un établissement semi-carcéral où chômeurs, vagabonds, délinquants sont enfermés et remis dans le droit chemin qui mène au labeur et à Dieu. Forcés à travailler, à produire des marchandises destinées au marché, ils contribueront ainsi « à la puissance et à la richesse publiques ».

Moraliste et conservateur, soucieux des deniers publics, Henry Fielding veut que le pognon de dingue arraché des poches bourgeoises et destiné à l’assistance aux pauvres fasse preuve de son utilité économique et sociale. Cela m’a rappelé ces mots de Friedrich Engels : « Je n'ai jamais vu une classe si profondément immorale, si incurablement pourrie et inté­rieu­rement rongée d'égoïsme (…) que la bourgeoisie anglaise (…). Pour elle il n'existe rien au monde qui ne soit là pour l'argent (…). Avec une telle rapacité et une telle cupidité, il est impos­sible qu'il existe un sentiment, une idée humaine qui ne soient souillés. »4

[une version audio de cette chronique est disponible à cette adresse]

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1 Au 16e et au 17e siècle, le mouvement des enclosures vise à clôturer des terres afin d’y mettre des moutons dont la laine sera utilisée dans les filatures qui émergent çà-et-là. Des champs et des communaux que les petits paysans utilisaient pour leur maigre bétail sont convertis en espaces de pâturage clos. Cette évolution du foncier est une catastrophe sociale puisqu’elle provoque un fort appauvrissement de la population rurale : les laboureurs n’ont plus qu’à survivre sur leur lopin de terre ou bien à quitter l’agriculture pour se faire ouvrier-lainier ou plus souvent vagabond. Comme l'a écrit un dénommé Lupton en 1622 : « Les enclosures rendent gras les troupeaux et maigres les pauvres gens. ».

2 « Le goût du luxe est sans doute plus un mal moral qu’un mal politique (…). Dans les pays libres, du moins, une des formes de liberté revendiquée par le peuple est d’être aussi vicieux et débauché que les élites ». (p. 77)

3 Fielding distingue trois catégories de pauvres : ceux qui sont incapables de travailler, les valides désireux de travailler et les valides réfractaires au travail.

4 La situation des classes laborieuses en Angleterre, 1845.

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