Dans les urnes meurent les émancipations

Avant pour enterrer un problème, disait cette vieille baderne de Georges Clemenceau, on créait une commission. Aujourd'hui, du côté de l'Elysée et Matignon, on promet des votations.

Myriam El Khomri, ministre du Travail qui reste, ne manque pas d'humour. Dans un entretien récent avec des journalistes d'Alternatives économiques, elle déclare qu'elle « n'oppose pas performance sociale et performance économique ». J'ai trouvé cela drôle venant d'une supplétive de l'attelage Valls-Macron qui n'a de cesse de fragiliser la condition salariale au nom de la compétitivité. C'est le monde capitaliste réel qui se charge d'opposer performance sociale et performance économique, en organisant la sur-exploitation des travailleurs et l'omnipotence des actionnaires.

Dans ce même entretien, elle parle d'un nouveau truc pour stimuler le dialogue social : les référendums d'entreprise « dans l'intérêt de l'emploi ». Je vais faire simple. Si l'entreprise connaît des difficultés sévères et conjoncturelles, sa direction peut ouvrir une négociation avec les syndicats afin de parvenir à un accord où, en contrepartie de son engagement à maintenir les emplois pendant la durée de validité de l’accord, les salariés accepteront une remise en question de leur temps de travail, de leur rémunération et de leur travail lui-même. Comme le gouvernement craint que les syndicats majoritaires ne jouent pas le jeu, il dote les syndicats minoritaires de la possibilité d'organiser un référendum « dont les conclusions s'imposeraient, y compris aux syndicats majoritaires », les salariés refusant l'accord seraient licenciés. C'est ce qu'elle appelle « favoriser une réelle culture du dialogue social dans l'entreprise », car voyez-vous, nous dit-elle, « si on veut réellement renforcer le pouvoir des partenaires sociaux, il ne faut pas les enfermer dans un cadre où tout est dicté par la loi. Il faut au contraire leur laisser de la souplesse. » Souplesse, souplesse… un code du travail trop lourd casse les reins, un code du travail allégé permet à la colonne vertébrale de s'incliner à la hauteur voulue par le rapport de force.
Mais que peut signifier la « souplesse » dans un pays où la peur du chômage est la première des angoisses des habitants ? Les salariés du secteur privé sont tenus par la trouille, par le « c'est ça ou la délocalisation ». Myriam El Khomry le sait bien, mais son socialisme business friendly n'en a cure.

Référendum. François Hollande a sorti ça de son chapeau pour régler la question de ce foutu aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Pour le pouvoir, la question essentielle demeure : comment sortir de ce conflit la tête haute ? François Hollande a trouvé la solution : faire voter le peuple, enfin une partie, du moins on l'imagine. Parce qu'il fut fort lapidaire, le Premier d'entre nous.
Référendum local, qu'il dit. Mais ça veut dire quoi ? Municipal ? Cantonal ? Départemental ? Régional ? Bi-régional ? Personne ne le sait vraiment sinon que la parole sera donnée normalement au peuple citoyen avant octobre.
Le peuple-citoyen devra donc choisir entre un « aéroport qui va créer de l'emploi et de la richesse », et la défense de quelques tritons crêtés batifolant joyeux dans une zone humide, soutenus par des ultra-violents pas de chez nous. Le combat risque d'être rude...
Récemment je vous ai parlé de la Révolution de 1848 qui a vu s'affronter deux camps, deux conceptions de la République. Il y avait ceux qui considéraient que la République était un régime et ceux qui considéraient qu'elle était un projet révolutionnaire ; les premiers célébraient le pouvoir des urnes et l'électeur-roi, les seconds célébraient l'action de classe et le travailleur-citoyen. Ce sont dans les urnes que meurent les émancipations (cf. livre de Samuel Hayat, 1848 – Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation, Seuil, 2014).
Emile Pouget, le vieux syndicaliste révolutionnaire, l'avait bien compris : « si le mécanisme démocratique était pratiqué par les organisations ouvrières, le non-vouloir de la majorité inconsciente et non-syndiquée paralyserait toute action. (…) Il y a pour la minorité consciente, obligation d'agir, sans tenir compte de la masse réfractaire, et ce, sous peine d'être forcée à plier l'échine, tout comme les inconscients. »
Les conquêtes sociales de 1936 ne doivent rien aux urnes mais tout à l'occupation illégale des usines, autrement dit à l'insubordination ouvrière (Léon Blum, rappelons-le, disait voir être un "gérant loyal du capitalisme"...). Mais c'est vrai que pour un socialiste business friendly, 1936 et ses ouvriers en bleu de chauffe, c'est de l'histoire ancienne...

Nouvelle donne, vieilles rengaines n°10 (février 2016)

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