M le Modi

Depuis 2014, l'Inde a hérité d'un nouveau Premier Ministre : Narendra Modi. Son élection à la tête du pays n'est pas seulement dû à son nationalisme teinté de xénophobie, mais également à sa posture d'homme moderne, dynamique et libéral.

Nouvelle donne, vieilles rengaines n°8 (janvier 2016)

Depuis 2014, l'Inde a hérité d'un nouveau Premier Ministre. Narendra Modi est le prototype même de l'homme d'appareil. Lentement mais sûrement, il a gravi tous les échelons de son parti le BJP, le Parti du peuple indien, jusqu'à en devenir une des figures majeures au début du présent siècle. Il doit sa notoriété à ses talents de tribun, à sa capacité à capturer l'attention des masses hindoues avec ses envolées lyriques nationalistes et anti-musulmanes. On l'a souvent accusé de jouer avec le feu, voire même d'allumer les incendies inter-communautaires dans son bastion du Gujarat, un Etat situé à l'ouest de l'Inde qui a subi une longue influence musulmane, même si sa population est à 80 % hindouiste.
Son élection à la tête du pays n'est pas seulement dû à son nationalisme teinté de xénophobie, mais également à sa posture d'homme moderne, dynamique et libéral. Modi n'a jamais caché qu'il souhaitait faire de l'Inde une puissance industrielle, un nouvel eldorado pour les multinationales du monde entier, un nouvel atelier du monde capable de supplanter la Chine au jeu mortifère du moins-disant social. Car, voyez-vous, le travailleur chinois devient de moins en moins compétitif à force de revendiquer ; alors en Inde, en Birmanie, au Vietnam et ailleurs, on espère capter l'entrepreneur soucieux de maintenir son taux de profit en lui offrant des zones franches qui sont auitant des zones de non-droit social et syndical…

L'Inde a des atouts, notamment une population jeune, mais elle a surtout des graves carences. Si 7 Indiens sur 10 ont moins de trente ans, bien peu sont formés et aptes à occuper les potentiels postes dans l'industrie. L'Inde, c'est avant tout un pays dont l'économie est boosté par le secteur tertiaire, qui compte pour les deux tiers dans son Produit intérieur brut, mais un secteur tertiaire très fortement centré sur l'informatique et ses dérivés. L'Inde, c'est avant tout un territoire où règne massivement le secteur informel, où l'essentiel de la population survit avec des petits boulots, des petits salaires et pas ou peu de protection sociale. L'Inde est un territoire où les campagnes ont été abandonnées à leur sort ou confier aux géants de l'agro-business. L'Inde, c'est aussi un pays fragile, avec des banques qui fleurent bon les prêts toxiques…

Mais cela n'est pas de nature à effrayer Modi. Il clame bien haut que ce qu'il a fait du temps où il régnait sur le Gujarat, il peut le refaire pour le pays tout entier. Car avant de devenir le Premier ministre de la République indienne, il a dirigé le Gujarat pendant plus d'une décennie avec, dit-on dans les milieux d'affaires, un franc succès. On a beau rappelé aux milieux d'affaires qu'un taux de croissance conséquent n'est pas forcément synonyme de franc succès, ils n'en ont cure. Qu'importe si la population du Gujarat, hormis les classes moyennes urbaines, a très peu profité de ce décollage économique, que la misère demeure endémique, que la malnutrition frappe massivement, et que le système scolaire et de santé demeure déficient ! L'important, c'est le taux de croissance !
Quelles sont les recettes miracles appliquées par Modi pour sortir le Gujarat de l'ornière durant ses mandats ? Elles furent simples et tiennent en une formule : donner de la liberté au business.
Donner de la liberté au business signifie s'en prendre au droit du travail là où il existe, et à ceux qui le défendent en les menaçant physiquement, voire en les liquidant. On ne compte les agressions dont furent victimes syndicalistes et autres défenseurs des droits humains ;
Donner de la liberté au business signifie abaisser le taux d'imposition sur les bénéfices des sociétés, autrement dit pratiquer une politique de dumping fiscal.
Donner de la liberté au business signifie vendre au privé les secteurs encore nationalisés. Cela concerne aussi bien les ports que les chemins de fer ou le secteur de l'électricité. C'est une façon de rompre avec le modèle de développement jusqu'alors en cours en Inde où l’État était dirigiste et interventionniste.
Donner de la liberté au business signifie aider financièrement les entreprises qui souhaitent se développer ; car le big business, tout libéral qu'il est, adore l'argent public autant que les déductions fiscales et les exonérations de charges.
Donner de la liberté au business équivaut à lui permettre d'exploiter la population sans être gêné par une législation pesante et somme toute punitive à l'égard de ceux qui osent entreprendre.
Evidemment donner de la liberté au business a des conséquences parfois fâcheuses. La corruption, déjà forte et structurelle, a retrouvé de la vigueur ; et militer contre la corruption au Gujarat est un acte courageux qui coûte parfois la vie. D'ailleurs, Modi s'est empressé de transformer les organismes de répression de la corruption jadis indépendant en structure soumise directement au pouvoir. Aux dernières nouvelles, la corruption aurait régressé…

Le miracle indien a ses laissés-pour-compte. Ce sont ces centaines de millions de paysans qui croupissent dans la misère et qui ont vu le gouvernement Modi remettre en question les programmes sociaux des gouvernements précédents, notamment un dispositif de type RSA destiné à donner du pouvoir d'achat dans les zones rurales pour y stimuler l'économie. Il ne serait guère surprenant que le pays s'embrase ça et là dans les prochains mois, la croissance n'étant guère au rendez-vous, au contraire de la frustration sociale.

Sources
Christophe Jaffrelot, Inde : un émergent en quête d'un second souffle. Du bureau du monde à l'atelier du monde ?, CERI, 2015.
Rohini Hensman, « Inde : le modèle de développement du Gujarat à l'épreuve des inégalités », L'aggravation des inégalités, Alternatives Sud n°22 (2015).

 

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