Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural

C’est à de grandes oubliées de l’histoire sociale et de la sociologie contemporaine que s’est intéressée Yaelle Amsellem-Mainguy dans son livre Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural publiée par les Presses de SciencesPo.

Yaëlle Amsellem-Mainguy, Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural, Presses de SciencesPo, 2021.

C’est à de grandes oubliées de l’histoire sociale et de la sociologie contemporaine que s’est intéressée Yaelle Amsellem-Mainguy dans son livre Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural publiée par les Presses de SciencesPo.

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Longtemps et pour beaucoup, Billancourt incarna la classe ouvrière française : l’ouvrier ne pouvait être qu’un homme, un urbain, doté de savoir-faire reconnus, oeuvrant dans une grosse boîte et ayant le coeur à gauche. On en oublia que de la révolution industrielle à nos jours, une fraction importante du prolétariat turbine dans la multitude des petites boîtes parsemant les territoires ruraux. Dans les années 1970, la Vendée, si paysanne d’apparence, comptait le plus fort pourcentage d’ouvriers des Pays-de-la-Loire, devançant la Loire-Atlantique et ses bataillons de métallos indociles.

S’intéresser au monde rural, c’est s’intéresser non plus à ce qu’il reste d’agriculteurs, mais à ce petit peuple d’ouvriers, d’employés et précaires vivant ou survivant au pays, dans le bourg ou la cambrousse, et dont le mouvement des Gilets jaunes a brutalement rappelé l’existence.

A l’heure où l’on célèbre aux heures de grande écoute les savoir-faire en danger de l’artisan rural, la vie campagnarde épargnée par les turpitudes du monde urbain, la chaleur humaine, la solidarité et où l’on se moque de ces bobos agacés quand le coq coquerique avec ferveur, il est judicieux de rappeler que vivre en milieu rural, ce n’est pas que cela.

C’est aussi le vide, car nous disent ces jeunes filles et jeunes femmes, là où elles vivent il n’y a « rien ». De galeries commerciales boursoufflées de marchandises, il n’y a pas. De lieux où les jeunes peuvent échapper au regard des adultes, pas plus. Les connections internet si indispensables à notre quotidien ? Elles sont absentes ou aléatoires. Elles mesurent ce « rien » à l’aune du discours des aînés qui leur rappellent les fêtes d’antan, les bals, tout ce foisonnement culturel qui marquait leur quotidien. Eloignées de tout, elles subissent bien souvent leur relégation, rêvent des lumières de la ville tout en les craignant. Car la ville, c’est aussi l’indifférence aux autres, la violence, la drogue, mais aussi la « racaille » et les cas sociaux qui, parfois, se retrouvent à occuper les rares logements sociaux existant en zones rurales.

Le monde rural apparaît comme un monde ségrégué dont l’un des ressorts importants est la profondeur de l’inscription dans le territoire. Il y a les familles de vieille souche, connues et respectées, actives dans les associations culturelles et sportives locales. Il y a les familles à problèmes et celles avec qui « on » a eu des problèmes jadis. Il y a les personnes que l’on peut fréquenter et celles qu’il vaut mieux éviter. Il y a les comportements acceptables et ceux qui feront jaser, et longtemps. Il y a ceux qui habitent le bourg et les « bouseux » perdus dans la campagne. Dans un univers où tout le monde se connaît, se jauge et se juge, dans un espace où le boulot est rare, le bien le plus précieux est la réputation. Car c’est l’interconnaissance plus que le diplôme qui ouvre la porte de l’emploi, même médiocre. Se griller, c’est se condamner à la précarité sociale, voire affective, car les stratégies matrimoniales doivent composer également avec la façon dont le partenaire, massivement masculin, s’inscrit dans l’univers rural. D’où l’importance qu’elles accordent à la vie de couple, au cocon familial, protecteur1.

Quand les jeunes filles et femmes interviewées par l’auteur évoquent leurs vies, il en ressort plus d’amertume et de résignation que de bonheur. Les plus audacieuses et dotées en capital scolaire sont parties. Celles qui ont fait le choix de rester ou s’y sont engluées s’efforcent alors de faire leur vie avec ce que le territoire peut encore leur offrir comme opportunités. Et elles sont rares.

Note 1« Etre en couple y est présenté comme un espace de libération par rapport aux cadres familiaux et amicaux, bien qu’en réalité le couple qu’elles décrivent participent à d’autres formes de contrôle et de gestion de la sexualité et des activités ». Ces jeunes femmes ne s’émancipent pas, elles passent d’une forme de domination à une autre, reproduisant un schéma très conservateur des relations hommes-femmes.

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