Humanité et fermeté (qu'ils disent)

Humanité et fermeté. Telles furent les mots employés par Manuel Valls et Bernard Cazeneuve à propos de l’actuelle « crise des migrants ». Humanité et fermeté. Ces mots m’ont ramené 25 ans en arrière quand je militais ardemment au GASPROM, une association de solidarité avec les travailleurs immigrés nantaise. Je m’étais spécialisé dans les questions ayant trait au droit d’asile, notamment à sa défense car voyez-vous, ce droit d’asile subissait alors un cure d’amaigrissement drastique de la part des gouvernements de droite et de gauche qui se succédaient.

Humanité et fermeté. Telles furent les mots employés par Manuel Valls et Bernard Cazeneuve à propos de l’actuelle « crise des migrants ». Humanité et fermeté. Ces mots m’ont ramené 25 ans en arrière quand je militais ardemment au GASPROM, une association de solidarité avec les travailleurs immigrés nantaise. Je m’étais spécialisé dans les questions ayant trait au droit d’asile, notamment à sa défense car voyez-vous, ce droit d’asile subissait alors un cure d’amaigrissement drastique de la part des gouvernements de droite et de gauche qui se succédaient.

Humanité et fermeté. C’est en leur nom qu’Africains noirs et Maghrébins, autrement dit Nègres et bougnoules (auxquels il faudrait ajouter quelques dizaines de Basques), étaient sommés de retourner chez eux, de l’autre côté de la Méditerranée. Car rien ne pouvaient convaincre l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et la commission des recours de regarder avec humanité et non suspicion le récit de ces vies chahutées. Ces deux organismes faisaient leur travail, autrement dit répondaient aux injonctions des sommets de l’Etat. Pas de statut pour les Nègres et les Bougnoules, voilà tout, ou très peu, « histoire de ». De fait, comment reconnaître qu’un Etat se livre à des atteintes fortes aux droits de l’Homme tout en recevant en grandes pompes les plus hautes autorités de ces dits-Etats ? Comment accueillir sur notre sol un opposant politique marocain ou zaïrois et faire des risettes à Hassan II et Mobutu ?

Bref, dans ces temps anciens et pour un certain type de réfugiés, il fallait vraiment être connu pour pouvoir espérer obtenir l’asile politique en France. Le combattant de la liberté protégé par la France des droits de l’Homme ne pouvait être ce menu fretin qu’on zigouille à l’aube, mais plutôt un intellectuel ayant de l’entregent. Je me souviens ainsi d’un Zaïrois, qui travaillait à l’aéroport de Kinshaha,  qui avait présenté à la commission de recours la photo de son arrestation. On le voyait encadré fortement par deux militaires en tenue léopard. C’est un ami qui lui avait envoyé ce cliché. Il pensait que muni de cette preuve irréfutable, il lui serait accordé le statut de réfugié. Il n’en fut rien. Il lui fut répondu que rien ne prouvait que son arrestation avait un lien avec la politique. N’avait-il pas été arrêté plutôt dans le cadre d’une campagne contre la corruption et le trafic de fret ?

Je schématise, évidemment, mais c’est peut-être parce qu’Humanité et fermeté sonnent différemment à mes oreilles qu’aux vôtres. Ils forment un couple infernal qui permet tout, notamment la remise en cause fondamentale du droit d’asile au nom du refus de son dévoiement. Car c’est évidemment pour le sauver qu’on le tue, qu’on le réduit à la portion congrue !

Trier le bon grain de l’ivraie, trouver le bon réfugié politique dans la masse des migrants économiques, comme si les deux dimensions n’étaient pas imbriquées, ne se retrouvaient pas dans la décision si difficile à prendre de quitter sa terre et de monter sur un rafiot au risque d’y perdre la vie. Les Syriens fuient autant les combats, la violence de Daesh, la violence des armées de Bachar El-Assad que l’absence totale de perspectives qui s’offrent à eux et à leur progéniture. On fuit pour survivre autant que pour pouvoir vivre.

Oui, il faut accueillir et il faut se donner les moyens de le faire dans de bonnes conditions.

Il y a quelques mois un reportage télévisé nous emmenait dans un village de France dans lequel vivait une poignée de réfugiés. Le journaliste interviewait les habitants pour connaître leurs sentiments sur l’installation de ces migrants d’Afrique noire. Certains reconnaissaient avoir eu un peu peur au début : qui étaient ces gens ? que voulaient-ils ? allaient-ils rester longtemps ? … avant de reconnaître qu’ils ne posaient pas de problèmes. Il y eut cependant une voix discordante, celle d’une femme au visage dur crachant du pied de son HLM qu’elle, elle serait expulsée bientôt de son logement, que personne ne s’occupait d’elle alors qu'« eux », les migrants, ils avaient « tout ».

Le racisme se nourrit de ce sentiment d’abandon éprouvé par une large fraction des classes populaires précarisées. Pour celles-ci, abonnées au chômage de longue durée, aux petits boulots mal payés et peu valorisées financièrement et symboliquement, les migrants, les immigrésne sont pas des compagnons de galère mais des concurrents sur le marché du travail et sur celui de la solidarité nationale et de la bienfaisance privée.

Le racisme existe dans les quartiers populaires, mais il s’explique davantage par cette précarité sociale que par une plus faible ouverture culturelle à l’Autre. « Le prolo est un beauf à l’esprit étroit, incapable de raisonner véritablement et c’est pour cela qu’il vote à l’extrême-droite » diront certains. C’est oublier que dans les années 1930, les médecins français s’étaient coalisés pour empêcher que leurs homologues allemands fuyant le nazisme obtiennent le droit d’exercer sur le sol français. Nos braves médecins n’étaient ni beaufs, ni incultes : ils défendaient leur beefsteak, non contre les Nègres et les Bougnoules, mais contre les Youpins !

De quelles armes disposent les personnes marginalisées socialement ou risquant de l'être pour se faire entendre ? Elles n'en ont qu'une seule, malheureusement : rappeler haut et fort aux élites et aux décideurs qu'ils sont Français tout comme eux et qu'à ce titre, ils ne devraient pas avoir à subir le mauvais sort social qui est le lot de ceux qui ne le sont pas ou pas depuis longtemps.

Foutu monde...

[Chronique radiophonique sur Alternantes FM, octobre 2015]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.