Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

156 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 déc. 2020

Tours 1920: le congrès fratricide

En ce mois de décembre 1920, près de 300 délégués socialistes se pressent dans la salle du Manège. Ils savent que ce congrès, le 18e, sera historique, et que les jeux sont faits. C’est cette histoire que nous raconte Jean Chérasse...

Christophe PATILLON
Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Jean A. Chérasse
Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide
Editions du Croquant, 2020.

A quoi ressemble le Parti socialiste en cette année 1920 ? A une pétaudière. Plus grand-chose ne peut unir sous un même drapeau un ancien partisan de l’Union sacrée et un militant demeuré attaché à l’internationalisme d’antan, un défenseur de la Révolution russe et un partisan du socialisme à petits pas : « Notre unité n’est plus que le manteau de nos divisions » dira l’un d’eux, avec raison. Pour certains, la cause est entendue : il faut rompre, exclure ceux qui faillirent, et transformer le parti pour en faire une organisation disciplinée, prête au combat, et non plus une machine électorale aux mains de notables grands et petits, de socialistes embourgeoisés.


Pour Jean Chérasse, un souffle particulier parcourt les allées de la salle du Manège, car l’euphorie révolutionnaire est de retour. Et cette euphorie lui rappelle ces journées intenses du printemps 1871 quand les Parisiens firent Commune et jetèrent les bases d’une république sociale, fédéraliste et libertaire. Il nous invite ainsi à « envisager Tours comme la résurgence partielle de l’illumination communeuse et de son rêve fou pour changer la vie »1.

Que veulent la majorité des congressistes qui bientôt prendront le nom de communistes ? En finir avec les compromissions et le modérantisme. Les trois quarts des délégués sont jeunes. Ils ont connu l’Union sacrée et l’abominable des tranchées, Ils ont vécu les frustrations sociales de l’arrière et la mise au pas du syndicalisme. Peuvent-ils se reconnaître dans ces députés dits socialistes vivant de leur sinécure et n’en faisant qu’à leur tête ? Non ! Ils ne veulent plus être des moutons conduits par de « mauvais bergers », ils veulent des élus contrôlés par les militants et un parti de combat.
Ont-ils tous conscience de ce que le bolchevisme va induire dans le fonctionnement du parti ? Non ! Ainsi, ils ne peuvent qu’être sourds aux appels d’un Léon Blum pour la liberté de pensée au sein du parti, pour son indépendance, celles des syndicats et coopératives2, contre la dictature de Moscou. Parce que ceux qui refusent d’adhérer à l’Internationale communiste portent en eux tous les travers de la social-démocratie : légalisme sclérosant, parlementarisme, opportunisme, chauvinisme. Choisir de se dire « communiste » est ainsi une façon de faire table rase d’un passé honteux si proche3.

Pour beaucoup de militants qui se rallièrent au bolchevisme, celui-ci était un état d’esprit plus qu’une doctrine et un vademecum. Pour ces hommes, la Russie, c’était les soviets, créations spontanées du peuple révolutionnaire, et non la dictature du parti sur le prolétariat au nom de sa défense. C’est pourquoi les années 1920 furent pour le parti communiste une décennie marquée par des crises récurrentes dues à l’indiscipline chronique de cette génération de militants, passée par le syndicalisme «révolutionnaire, incapables de se faire au centralisme, au caporalisme et au sectarisme. Si certains firent carrière, beaucoup prirent très vite leur distance avec le marxisme-léninisme en phase de béatification... ou furent sommés de le faire, car comme le rappelle l’auteur citant Saint-Just : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». Ce fut le cas en Loire-Atlantique, et je ne doute pas qu’il en fut ainsi dans bien d’autres endroits.

Je ne suivrai pas l’auteur quand il avance que le congrès de Tours a introduit « le poison de la division dans la doxa politique de la gauche », car le socialisme français fut dès l’origine un territoire bigarré qui ne parvînt que très rarement à faire son unité. Mais il est toujours utile à l’approche d’élections générales de se rappeler cette parole communarde placardée sur les murs : « Cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. »

Notes :
1. Sur la place de la Commune dans l’imaginaire politique français, lire Eric Fournier, La Commune n'est pas morte : les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013.
2. N’oublions pas que la CGT, une partie des coopératives ou encore des mutuelles sont entre les mains des réformistes.
3. Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France, Libertalia, 2017.

A noter : les livres publiés par les Editions du Croquant sont disponibles sur leur site (editions-croquant.org) en version papier et en version numérique.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ».
par Patricia Neves
Journal — Corruption
Le fils du président du Congo est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
par Fabrice Arfi
Journal — Écologie
« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »
Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme ? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·es, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis