Christophe Patillon
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Billet de blog 2 févr. 2022

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Misère des « gueules noires »

En 1906, plus de mille mineurs perdent la vie, victimes d’un coup de grisou à Courrières. L’année suivante, Emile Morel publie « Les gueules noires », portrait terrible de la misère du nord minier, livre aujourd’hui sorti de l’oubli grâce aux Editions À propos.

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Emile Morel et Steinlen, Les gueules noires, A propos, 2021.

En 1906, plus de mille mineurs perdent la vie, victimes d’un coup de grisou à Courrières. L’année suivante, Emile Morel publie Les gueules noires, portrait terrible de la misère du nord minier, livre aujourd’hui sorti de l’oubli grâce aux Editions A propos. En serait-il sorti si le célèbre illustrateur Alexandre Steinlen n’avait pas enrichi son texte de ses dessins et lithographies ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, ce texte de fiction ne manque pas de force.

En sept tableaux, Emile Morel dépeint un univers prolétarien qui ne laisse aucune place à l’espoir ou, pour le dire avec les mots du préfacier, Morel rend compte de cette « absorption de l’ouvrier par l’usine qui le dévore, le savoure, le digère puis l’excrète sous forme d’invalide ou de cadavre ». Le mineur n’est pas encore cette figure héroïque que l’on met en avant pour illustrer le courage et l’engagement. Il n’est pas encore Stakhanov ou celui qui gagnera la bataille de la production. Le mineur d’Emile Morel est un pauvre diable qui oublie sa misère dans l’alcool et perd sa vie à tenter de la gagner.

« Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place pour la tristesse » écrit Emile Morel. Les mineurs ne sont pas tristes, ils sont accablés et sans espoir.

Il y a Désiré Bécu qui boit l’argent destiné aux obsèques de son fils ; il y a cette veuve veillant un corps qui n’est pas celui de son homme, mort au fonds, comme à Courrières ; mais qu’importe, un mort est un mort quand le grisou s’en mêle ; il y a ces jeunes filles qui rêvent d’amour et perdent dans un même temps l’espoir et leur virginité ; il y a ces coqs que l’on fait s’entre-tuer, car même la mort s’invite le dimanche ; des coqs que l’on « achève en leur cognant la tête contre le mur » ; il y a « la jaune », cette maladie qui s’empare des corps, les épuise et les achève ; et il y a la pluie, le vent et la grisaille du ciel. Tout est sombre dans ce livre, à l’image des dessins magnifiques de Steinlen.

« Monument de sincérité, de pitié, de vérité » clame le préfacier libertaire Paul Adam. Les uns y verront l’influence de Zola et de Maxime Gorki ; d’autres regretteront le pathos de ce récit naturaliste duquel personne ne sort grandi, les hommes encore moins que les femmes. Sous la plume de Morel, les hommes sont brutaux, grossiers, alcooliques, sans âme, trop aliénés pour se révolter. Les femmes ? Elles subissent la misère et le malheur d’être nées là. Femmes que la mine rend veuves. Femmes abusées à l’adolescence par des beaux parleurs. Femmes préférant la mort à cette lente agonie.

En postface1, l’éditrice nous apprend que Morel avait l’intention d’intituler cet ouvrage « Multitude, solitude », titre d’un des sept tableaux, et à mes yeux, le plus beau et émouvant. « Multitude, solitude », façon de nous rappeler que dans le malheur commun, on peut se sentir terriblement seul et abandonné.

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1 La postface comprend une présentation d’Emile Morel, d’Alexandre Steinlen ainsi qu’un cahier photographique sur les mineurs et la catastrophe de Courrières.

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