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Billet de blog 2 mars 2021

Les métamorphoses du travail contraint

L’histoire du travail forcé ne peut se comprendre qu’en lien avec celle du travail libre. Elles ne sont ni parallèles, ni successives , elles s’influencent l’une l’autre et portent un même objectif : mobiliser les bras pour faire tourner la machine productive.

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Alessandro Stanziani, Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle, Presses de SciencesPo, 2021.

En 1837, le prêtre-philosophe Lamennais comparait la situation du prolétaire à celle de l'esclave : « Mieux eut valu pour lui un complet esclavage ; car le maître au moins nourrit, loge, vêt [habille] son esclave, le soigne dans ses maladies, à cause de l'intérêt qu'il a à le conserver ; mais celui qui n'appartient à personne, on s'en sert pendant qu'il y a quelque profit à en tirer, puis on le laisse là. » Phrase terrible qui en dit long sur le paupérisme et le destin du prolétaire-citoyen à l’heure de la révolution industrielle, phrase qui nous invite à réfléchir à la « question sociale », à la façon dont était vécu et pensé le travail, libre ou contraint, lors de cette période de profonds bouleversements économique et social1.

Le livre de l’historien Alessandro Stanziani : Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle, aux Presses de SciencesPo, nous en offre l’opportunité.

Pour l’auteur, l’histoire du travail forcé ne peut se comprendre qu’en lien avec celle du travail libre. Elles ne sont ni parallèles, ni successives, elles s’influencent l’une l’autre et portent un même objectif : mobiliser les bras pour faire tourner la machine productive. Associer capitalisme et démocratie, comme Adam Smith, ou capitalisme et salariat, comme Marx, lui semble réducteur.

Si notre regard abandonne l’Europe et le Nouveau monde pour mieux embrasser le vaste monde, alors il ne pourra que constater que le capitalisme en plein développement du 19e siècle a su aisément se passer et de l’un et de l’autre.

Alessandro Stanziani nous entraîne dans les campagnes russes, dans l’Angleterre et la France de la Révolution industrielle, mais aussi au coeur de l’entreprise coloniale. À chaque époque et quel que soit le contexte, les élites sont mises dans l’obligation de penser la contrainte, autrement dit de questionner le recours direct ou indirect à la coercition.

Des élites qui ne forment pas un front uni mais qui sont traversées par les contradictions, parce que l’intérêt de l’État ne coïncide pas toujours avec celui de la bourgeoisie, elle-même fracturée.

C’est le cas par exemple des marins que l’État veut pouvoir mobiliser d’office dans la Royale au grand dam des patrons-pêcheurs qui eux veulent conserver leur main d’oeuvre ; ou encore de l’Etat tsariste assez peu disposé à renvoyer les serfs fugitifs chez leurs propriétaires puisqu’il a besoin d’eux pour coloniser l’hostile Sibérie.

Cela concerne également tous les processus d’abolition des formes d’esclavage où se mêlent et s’affrontent positionnement éthique (l’esclavage est-il moral ?), réflexions économiques (le taux de profit peut-il se maintenir avec la suppression du travail servile ?) et considérations culturalistes (le colonisé, indolent par nature, peut-il accepter la condition salariale ?).

Face à ces élites, les dominés ne restent pas inactifs. Ils se mobilisent, luttent, fuient, rusent, se battent, défendent leurs intérêts y compris en recourant au droit, l’arme des puissants par excellence.

Alessandro Stanziani dévoile ainsi la grande diversité des formes de travail contraint, car au-delà de sa brutalité foncière, le capitalisme en terres coloniales a montré une impressionnante capacité à réinventer la coercition notamment quand les temps sont à la « démocratie » et à l’émergence de l’État social.

Car le prolétaire et l’esclave effraient par leur nombre et leur propension à fuir l’assujettissement.

Il faut donc constamment les discipliner, les attacher au travail parce que le développement économique l’exige. Si la force de travail est une marchandise comme une autre, sa circulation doit être surveillée ; pas question qu’elle se fasse vagabonde. Le livret ouvrier, le code de l’indigénat, les maisons de travail anglaises, l’engagisme, le paternalisme, le knout et la brutalité galonnée sont là pour rappeler aux dépossédés que leur « liberté » est et demeure soumise à conditions.

Ce travail riche et passionnant rappelle qu’au 19e siècle, nous ne sommes pas passés d’une « totale » sujétion (incarnée par l’esclavage) à une « totale » liberté (celle du salariat qui permet à l’individu de vendre par contrat sa force de travail au plus offrant, principe sur lequel se fonde le libéralisme), mais à la multiplication des formes hybrides d’encadrement de la force de travail, dans lesquelles la « liberté » est au mieux une promesse.

1Sur la « question sociale » au 19e siècle, je vous signale le travail coordonné notamment par Xavier Vigna : Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, La Découverte, 2019 ; sans oublier Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du 19e siècle français, La Découverte, 2015.

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