Alternatives à la démesure

Ni technophile, ni technophobe, je ne me suis jamais passionné pour l’histoire des techniques, c’est ainsi. Rien ne me destinait donc à me plonger avec un vrai bonheur dans le livre coordonné par François Jarrige et Alexis Vrignon.

François Jarrige et Alexis Vrignon (sldd), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, La Découverte, 2020.

Ni technophile, ni technophobe, je ne me suis jamais passionné pour l’histoire des techniques, c’est ainsi. Rien ne me destinait donc à me plonger avec un vrai bonheur dans le livre coordonné par François Jarrige et Alexis Vrignon : Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, publié par La Découverte. Epaulés par une vingtaine de chercheurs, Jarrige et Vrignon remettent en question une certaine histoire de l’énergie qui verrait un procédé nouveau chasser de la scène de l’histoire ses devanciers.

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Le livre comprend quatre parties. La première couvre une période d’un siècle, du début de la révolution industrielle à 1860, et souligne la lente montée en puissance du charbon. La seconde nous mène jusqu’au premier conflit mondial , période durant laquelle le charbon s’affirme enfin comme la source principale d’énergie. La troisième, incarnée par l’or noir, s’éteint en 1973, date du premier choc pétrolier. La dernière, enfin, court jusqu’à aujourd’hui où désormais on s’emploie à chercher des alternatives aux énergies fossiles.

Ces 400 pages nous apprennent qu’il n’y eut pas à proprement parler de transitions énergétiques pendant ces deux longs siècles mais bien plutôt une accumulation des sources d’énergie, les plus performantes, aux yeux des industriels, finissant par supprimer ou marginaliser les autres. Comme le soulignent judicieusement les auteurs, « nous vivons simultanément dans des sociétés organiques, fossiles, nucléaires et renouvelables ».

On pourrait penser que le charbon, ce « diamant noir », se soit imposé facilement. Il n’en fut rien. A la fin du 19e siècle, il ne représente toujours que la moitié de l’énergie primaire consommée. Parce qu’on lui préfère ici le bois aux multiples usages, ailleurs la puissance hydraulique, celle du vent, sans oublier la tourbe ou bien évidemment les bras des prolétaires ou le recours à la force animale. Ces résistances à la toute-puissance du charbon se font au nom de la rentabilité économique, de l’indépendance nationale, de la tradition ou encore de la recherche de l’autonomie. En fait seule la Grande Boucherie consacrera le charbon comme incontournable source d’énergie adaptée au capitalisme. Mais toujours, à ce charbon si utile à l’industrie, si nécessaire à la production sans contrainte de marchandises, on fera le procès de sa dangerosité pour les écosystèmes comme pour la santé humaine.

C’est donc le 20e siècle qui permet la domination des énergies fossiles, du charbon comme de cet or noir qui jaillit du sol, nouvelle promesse de félicité alors que déjà on s’inquiète de voir les réserves de charbon s’épuiser… L’heure est à la grande entreprise, au productivisme, et s’installe dans les têtes « l’idée que l’énergie devrait être toujours disponible et en quantité égale, malgré les inconvénients et les controverses » ; quant au contrôle des sources d’approvisionnement, il s’inscrit au coeur des stratégies étatiques, coloniales et impériales.

Durant ce court vingtième siècle, et si l’on écarte le nucléaire civil, rares sont les alternatives au pétrole qui recueillent l’attention. On les juge souvent archaïques, parfois intéressantes, mais en tout cas incapables de soutenir la comparaison avec le diamant et l’or noirs.

Un rêve s’effondre avec le premier choc pétrolier. La fin du pétrole bon marché ouvre une nouvelle période. L’heure est à la recherche d’alternatives, mais d’alternatives sérieuses, autrement dit adaptées à la société de consumation, car la crise est « envisagée avant tout comme politique et énergétique ». Des alternatives donc, mais dont la pertinence réside dans leur capacité à répondre à la logique du capitalisme contemporain : la production effrénée de marchandises, en temps et en heure, puisque le temps, c’est de l’argent. Comme le souligne le postfacier Alain Gras, le pouvoir est toujours « avide de démesure ». Il s’accroche désespérément à l’idée qu’une technologie révolutionnaire nous sauvera des désastres produits par ses devancières. On sait donc sur qui il ne faut pas compter pour « inventer un monde énergétique sobre et durable »...

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