Violence ouvrière (qu'ils disent)

L'image a fait le tour du monde libre, provoqué moults commentaires et noirci beaucoup de papier : des salariés en colère rassemblés en meute ont malmené deux cadres supérieurs en vociférant. On se serait cru à Decazeville en 1886 lorsque des mineurs en colère rassemblés en meute avaient malmené le directeur, le dénommé Watrin.

L'image a fait le tour du monde libre, provoqué moults commentaires et noirci beaucoup de papier : des salariés en colère rassemblés en meute ont malmené deux cadres supérieurs en vociférant. On se serait cru à Decazeville en 1886 lorsque des mineurs en colère rassemblés en meute avaient malmené le directeur, le dénommé Watrin.

Watrin n'en avait pas perdu la chemise, mais tout bonnement la vie puisque les prolétaires aveyronnais l'avait défenestré et lynché. Watrin accablait d'amendes les mineurs histoire de rabioter leurs salaires et de gonfler les bénéfices de la compagnie ; et les siennes en passant car toute peine, même la plus dégueulasse, mérite salaire. Watrin était un affameur, un point c'est tout.

Il a suffi que deux cadres supérieurs perdent leur chemise pour que les grands média, images à l'appui, fustigent la violence ouvrière ; cette violence ouvrière qui, vous l'aurez compris, n'a pas de place dans un monde libre, républicain et démocratique.

Rares sont les hommes politiques et les syndicalistes responsables, à avoir fait entendre une voix discordante. Non, la violence ouvrière est inacceptable, elle heurte le sentiment démocratique, elle est contre-productive, elle n'est pas bien, moralement. Dans les colonnes de Ouest-France, Laurent Berger, le nouveau leader de la CFDT, s'est même dit « saisi par l'indignation » à la vue de ce DRH fuyant le Comité central d'entreprise, avant de nous gratifier d'une énième défense d'un syndicalisme bureaucratique, outil d'encadrement des masses au service de la pacification des rapports sociaux : « On peut vouloir se passer des syndicats, a-t-il écrit, mais il faut bien comprendre ce que cela implique : le chacun pour soi et la loi du plus fort dans l'entreprise, et davantage de conflictualité. » Avec un syndicalisme pareil, le néolibéralisme a de beaux jours devant lui...

La morale… La morale, le monde des affaires a le droit de s'en passer. En revanche, on exige des gueux et exploités qu'ils n'abandonnent pas les bonnes manières. C'est comme ça ! Cela m'a remis en mémoire ces mots de Casimir Périer, alors président du conseil et ministre de l'Intérieur dans une France de 1831 chahutée par la révolte des canuts lyonnais, ces ouvriers du textile condamnés à la misère par les patrons et à la mitraille par l’État : « Il faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y a de remède pour eux que la patience et la résignation. » Principe qui, en 2015, pourrait se formuler ainsi : « Il faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y a de remède pour eux que dans le dialogue social responsable. »

Evidemment, aujourd'hui comme hier, ce n'est pas l'humiliation publique de quelques supplétifs de l'ordre patronal qui changera le destin des travailleurs, mais pour reprendre ces mots d'Emile Pouget de l'an de grâce 1892 : « Ca donne de l'espoir aux prolos qui voient qu'on n'est pas tous avachis [et] ça fout la chiasse aux grosses légumes. »

Evidemment, je doute que les grosses légumes aient eu la chiasse en voyant deux de leurs sbires être chahutés de la sorte. En 1892, la révolution était dans les coeurs. En 2015, on ne sait plus comment s'écrit le mot. Il n'empêche, le seul espoir des travailleurs réside encore et toujours dans leur capacité à gripper la machine productive, à en somme incarner le péril. Comme l'a écrit Georges Sorel en son temps : « Les ouvriers n'ont pas d'argent, mais ils ont à leur disposition un moyen d'action bien plus efficace ; ils peuvent faire peur. » (Réflexions sur la violence, 1907). Sorel a raison : il faut que la peur change de camp pour que les travailleurs ne se retrouvent pas sans chemise ni pantalon, et avec des traites sur le dos.

 

 

 

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