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Billet de blog 27 novembre 2025

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Waldeck-Rousseau, réformateur prudent

Sérieux, timide, réservé, travailleur, pugnace, habile, courageux et désintéressé, orgueilleux mais pas arrogant, tel m’apparaît Pierre Waldeck-Rousseau auquel l’historien Christophe Bellon vient de consacrer une biographie imposante

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Christophe Bellon, Waldeck-Rousseau. Sauver la République, CNRS Editions, 2025.

Sérieux, timide, réservé, travailleur, pugnace, habile, courageux et désintéressé, orgueilleux mais pas arrogant, tel m’apparaît Pierre Waldeck-Rousseau auquel l’historien Christophe Bellon vient de consacrer une biographie imposante : Waldeck-Rousseau. Sauver la République.

Ce fils de la bourgeoisie nantaise a baigné dans la politique fort jeune du fait des engagements de son père1. Comme lui, il est républicain, mais ses idées l’éloignent du courant radical2. Son camps est celui des républicains dits opportunistes. Waldeck-Rousseau est un libéral, un modéré mais pas « modérément républicain » aimait-il à dire ; c’est un réformateur qui veut faire avancer les choses sans recourir au bras-de-fer.

Illustration 1

Avocat spécialisé dans les affaires commerciales, Pierre Waldeck-Rousseau impressionne malgré sa jeunesse et son inexpérience. Il parle clairement, argumente, pèse ses mots et son éloquence sans emphase fait bien vite sa réputation. Remarqué, l’avocat provincial entre alors en politique et grimpe rapidement les échelons jusqu’à devenir ministre d’une Troisième République, vieille de dix ans, qui cherche encore sa voie. Lui a trouvé la sienne : il sera le sauveur de cette République instable, qui semble toujours sur le point de s’effondrer.

Sa conviction : la République, pour durer, doit rassurer et non faire peur à ces masses rurales conservatrices sur lesquels notables et Eglise ont encore la main. Ami de Gambetta, l’ancien boutefeu devenu modéré qui l’a pris sous son aile, il considère que la France a besoin de stabilité et de certitudes. Il faut enraciner la République. Pour cela, elle doit être respectable. Les élus doivent être irréprochables… ce qui n’est pas leur qualité première3, et Waldeck-Rousseau garda sa vie durant du mépris pour la représentation nationale peuplée d’élus médiocres, parfois cupides et affairistes, davantage préoccupés par leur réélection que par l’intérêt dit général4. Il considère que le meilleur antidote à l’antiparlementarisme, c’est la moralité des élites ; et il entend protéger l’administration du clientélisme et de la corruption.

La République doit être également efficace. Waldeck-Rousseau est un réformateur prudent mais actif, et l’auteur consacre de nombreuses pages aux multiples lois, souvent complexes, sur lesquelles il a travaillées ; des lois ambitieuses et négociées5 qui ont pour buts de « chercher un équilibre entre Parlement et gouvernement, entre force de la loi et puissance de l’Etat »6, et de renforcer l’État face à ce qui peut le menacer : les courants réactionnaires, royalistes, catholiques virulents, et la canaille rouge qui se pique de socialisme, de grève générale et effraie la bonne société… sauf lui. Car Waldeck-Rousseau en est persuadé : en répondant aux attentes des ouvriers honnêtes, en les éduquant, en légalisant leurs syndicats, en les réprimant aussi à l’occasion, on les éloignera du socialisme, du syndicalisme révolutionnaire et de l’aspiration au Grand Soir ; de la même façon, il s’efforcera par la négociation à détacher la grande masse des catholiques de son aile la plus radicale, monarchiste et antisémite. Ainsi, il n’était pas favorable à la séparation de l’église et de l’État même s’il concédait qu’elle était inévitable. Il fallait donc laisser le temps au temps. En somme, il préférait accompagner l’inéluctable plutôt que de le provoquer.

Pierre Waldeck-Rousseau veut faire advenir une République apaisée, condition sine qua non pour que tout Français s’y reconnaisse ; et pour y parvenir, il faut mettre de l’ordre et de la discipline dans un camp républicain fracturé. Ainsi, durant une vingtaine d’années, auprès de Gambetta puis de Jules Ferry, Waldeck-Rousseau s’efforcera de bâtir des majorités pour mener à bien ses projets, lorgnant parfois à gauche mais plus souvent sur sa droite ; mais ce seront des majorités toujours fragiles dans une période où la discipline parlementaire n’existe pas. Il marchera constamment sur une ligne de crête, revendiquant « l’art opportuniste de l’adaptation ». L’homme du « juste milieu », est décédé en 1904. Deux ans plus tôt, des républicains bien plus radicaux7 que lui l’avaient écarté du pouvoir… La question religieuse va revenir bientôt sur le devant de la scène.

[Version audio disponible]

1 René Waldeck-Rousseau fut député sous la Deuxième République (1848-1849) et maire de Nantes (1870-1873). 

2 Daniel Mollenhauer, A la recherche de la "vraie République". Les radicaux et les débuts de la Troisième République (1870-1890), Le Bord de l'Eau, 2023. Il est à noter que Waldeck-Rousseau, pourtant ministre de l'Intérieur de 1881 à 1885, n'apparaît pas dans l'index de cet ouvrage.

3Les scandales politico-financiers (Panama, Suez) jettent régulièrement l’opprobre sur les députés et sénateurs.

4Il n’avait guère confiance en ses ministres dont il exigeait de lire les discours.

5Loi légalisant les syndicats (1884), sur les associations (1901) ; ajoutons ici le décret graciant Alfred Dreyfus (1899).

6Nicolas Roussellier, La force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France 19e-21e siècles, Gallimard, 2015, p. 117.

7Il est remplacé par le « petit père » Combes, républicain radical et radicalement anticlérical.

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