William Marx au Collège de France, une littérature incomparable.

La leçon inaugurale donnée par William Marx ouvre de belles perspectives. Pour le tout nouveau professeur au Collège de France, la littérature comparée dans son ancienne acceptation – une discipline simplement curieuse des littératures étrangères – doit laisser la place à autre chose. Un peu de poussière de la vielle maison a bien été soulevée ce 23 janvier 2020.

Dans un amphi bondé – trois quart d’honorables personnalités à température ambiante et un quart,  aux trois derniers rangs, d’inconnus frigorifiés après plusieurs heures passées sous le regard de Dante ;  dans cet amphi bigarré donc, William Marx, une heure durant, a manié les contraires –esthétique et théorie, tentation anthologique et mission épistémique, distance historique et participation esthétique, ressemblance voire identité et différence.  Il nous a chaudement invités à un voyage vers l’inconnu et l’étranger.

La littérature comparée pour William Marx tout simplement n’existe pas. Elle doit être le nom donné, sans la moindre limite, dans toute son immensité, à la littérature tout court. Il s’agit pour lui d’explorer les problématiques de la nature de la littérature, de son corpus, de sa fonction, de sa variabilité historique et culturelle. La littérature doit être comparée avec elle-même, sa description doit être totale et faire fi des barrières nationales, culturelles et linguistiques.

C’est ainsi donc, nous croyons très justement, que le nouveau venu au Collège de France envisage sa chaire. Il ne peut y avoir pour William Marx de système clos dans le temps ou dans l’espace, d’iles en littérature où la comparaison serait seulement efficiente. La littérature existe comme un immense gisement d’images et de formes dont le sens est toujours susceptible d’être actualisé en fonction des circonstances. Nulle forme, nul contenu ne sont dotés d’une signification invariable, indépendante du contexte. C’est la raison pour laquelle William Marx se propose de mettre à jour pour nous, de l’extérieur, les strates et les filtres de lecture qui procèdent des anciennes divisions, localisations. Il semble nous dit-il qu’il ne faille plus comparer des objets spatialement et temporellement prédéterminés ; qu’il faille au contraire reconsidérer les littératures, dans un même ensemble et sur une longue période, en synchronie et en diachromie ; qu’il faille postuler la diversité linguistique, culturelle et anthropologique ; qu’il faille restituer toute proposition théorique sur la littérature comme un objet historique et socialement situé des imaginaires de la littérature.

Dans le cours de William Marx au Collège de France, il sera opportunément  question de toutes les littératures prises séparément et ensemble. Le professeur tentera chaque mercredi de changer notre lecture des œuvres. Toute lecture pour William Marx est en effet insérée dans une série d’autres qui fait sens. L’œuvre singulière pour lui existe à peine, elle se détache toujours, à un moment donné, sur un fond plus ou moins perceptible d’autres textes auxquels elle est esthétiquement et intellectuellement rattachée. Les canons ainsi actualisés enferment naturellement l’œuvre dans ces séries, dans ces systèmes de perception et de signification. William Marx se propose d’en faire l’archéologie afin d’examiner avec nous la façon dont les œuvres sont lues aujourd’hui et le seront demain.

La discipline comparatiste en littérature s’est développée historiquement en coïncidence avec les nationalismes européens. Elle s’est appuyée durablement sur un découpage des littératures hiérarchisé par nation. Alors que les échanges ne cessent de se multiplier, nous n’en sommes heureusement plus là. La perméabilité des cultures et la circulation des œuvres sont une donnée fondamentale de leur histoire même si nous savons au prix de quelle transformations et de trahisons cela se réalise.  Aussi William Marx considère-t-il dans sa leçon les littératures au pluriel sans prédominance d’aucune sorte. La littérature pense-t-il doit être lue à chaque fois comme un fragment, comme la substance même d’un monde tombée sur notre table. Chaque texte nous confronte en effet à une altérité qui doit être comprise et conquise. Toute œuvre véritable devrait changer positivement notre regard, procéder à une heureuse conversion esthétique, conceptuelle et morale. S’il faut, sans être aveugle aux différences et sans tout ramener au même, prendre conscience de nos aprioris, des stéréotypes de nos propres lectures ; il faut cependant ne rien s’interdire et prendre en compte par notre discours propre les espaces nouveaux. Notre altérité, affirme William Marx, viendra travailler les textes de l’intérieur et les rendra bien plus neufs et bien plus ouverts que ne le pense une certaine critique postcoloniale. Le prétexte de l’appropriation culturelle en effet n’est qu’une arme au service de la limitation de pensée et du cloisonnement des peuples et des cultures. S’il est vrai qu’une pensée s’inscrit dans une langue, il n’en est pas moins vrai que les pensées restent traduisibles. Il n’y a pas de naturalité des textes qui les rendrait compréhensible que par les communautés qui les ont produits. L’enjeu est de taille. En livrant une histoire et une géographie différentielles, il s’agit rien de moins que de provoquer chez nous lecteur contemporain un sentiment d’étrangeté par rapport à nous-même, de déstabiliser notre système de valeurs et notre vision surplombante du monde.

La littérature mondiale telle qu’elle est conçue actuellement, nous dit William Marx, implique en réalité la compétition généralisée et inégale entre les textes, une compétition parallèle à celle qui voit s’affronter puissances dominantes et émergeantes. La littérature mondiale est la grande décontextualisatrice, la fagociteuse par excellence qui intègre tous les textes épars pour en faire sa manière propre. Dans ce contexte, une lecture « littéraire » fait sens de tout. Elle décontextualise le plus possible, elle voit dans chaque texte un objet autonome et confère au lecteur une toute puissance interprétative. Hors plus une œuvre est loin de sa source, plus elle se laisse aisément déposséder de son pouvoir propre et plus facile est son intégration dans le vaste corpus littéraire mondial. La littérarisation mondiale apparait comme la décontextualisassions et l’acculturation des œuvres ouvrant la porte à leur marchandisation. La récupération des œuvres dans l’ordre de l’esthétique est ainsi tout à fait possible lorsque l’appréciation formelle tient lieu de connaissance. Grande alors est la tentation d’envisager l’œuvre arrachée à sa singularité comme partie d’un grand tout et de considérer la multiplicité des littératures comme les productions d’un unique esprit humain semblable à lui-même toujours et partout. Il faut au contraire, nous dit William Marx, dégager les textes des filtres parasites et revenir, autant que possible, à la puissance des premières œuvres.

Nous avons chacun une bibliothèque inconsciente, mentale, invisible qui donne sens et  malheureusement clôture la signification de chaque texte que nous lisons.  Seule une autre bibliothèque peut nous sauver de la sclérose de notre bibliothèque. William Marx nous met donc en garde, si nous lisons la littérature mondiale, nous devons le faire dans la bibliothèque mondiale. La bibliothèque mondiale, nous dit-il, n’est pas naturellement une institution réelle. Elle est un concept opératoire à construire, un instrument scientifique, un protocole de lecture, une façon particulière d’aborder les œuvres oubliées, minorées, non traduites. Elle envisage chaque texte dans sa singularité, dans l’époque et la culture qui l’a vu naitre. C’est dans cette bibliothèque totale où un canon n’en remplace pas un autre mais où ils se multiplient ; c’est dans cette bibliothèque totale, où se superposent les canons, où il est possible d’en utiliser plusieurs de façon concomitante et surtout de les garder en mémoire, que le comparatisme peut être ramené à l’irréductibilité des singularités et des contextes. C’est ici croit savoir William Marx, dans la tension permanente entre universel et singulier, que peut enfin s’engager un dialogue sincère et respectueux entre les œuvres et entre les cultures.

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