Des histoires de guerre

A propos de l’article : « Claudio Magris, l’écrivain amoureux des personnages troubles ». Linda Lê replace de façon tout à fait intéressante « Classé sans suite », le dernier roman de l’écrivain triestin, dans l’œuvre toute entière mais, à notre humble avis, sans assez souligner l’originalité de ce dernier opus.

Il n’y a jamais trop de notes, de thèmes, de nuances  dans un morceau de Debussy ; de la même manière, il n’y a pas trop d’histoires, trop de digressions, trop de retours en arrière dans « Classé sans suite ». Claudio Magris  ne se soucie  pas d’être facilement lu et encore moins de ce minimum de cohérence qu’il est obligatoire de donner à des écrits pour se faire instantanément comprendre, c'est-à-dire, en y réfléchissant un peu, pour ne pas se faire comprendre du tout. C’est sans doute absurde d’être obligé de s’exprimer de façon cohérente quand ce que l’on a vécu, compris des conflits est incohérent, absurde, haché. De sorte que dans ce roman d’aujourd’hui, Claudio Magris fabrique de l’informe, de l’invertébré, une relation d’évènements apparemment disparates. Un écrivain moins talentueux (quelqu’un qui peut-être n’a pas vécu à Trieste à la libération et dans l’immédiate après-guerre), sur le même sujet, pourrait constituer, susciter, après coup, à froid, conformément à un usage de sons et de signes convenus, des images à peu près nettes, ordonnées, distinctes les unes des autres, alors qu’à la vérité la guerre n’a ni formes définies, ni noms, ni adjectifs, ni sujets, ni compléments, ni ponctuation (en tout cas pas de point), ni exacte temporalité, ni sens, ni consistance sinon celle, visqueuse, trouble, molle, indécise d’une tumeur cancéreuse.

Claudio Magris, nous perd dans un dédale de pièces, un fatras d’armes de toutes sortes, un monceau de notes informes, un galimatias de langues, un mélange d’histoires (de l’Histoire) et de cultures. Un homme a consacré sa vie entière à bâtir un musée de la guerre pour l’avènement de la paix. Sa manie fascinante, délétère, stérile, aride tant elle détruit chaque plaisir, lui est une cuirasse qui le  protège des dévastations de la vie mais aussi une passion qui le meut et qui le tend vers quelque chose d’absolu. Luisa, héritière floutée de l’exil juif et de l’esclavage des Noirs, chargée d’organiser le foisonnant  musée triestin, est cependant la véritable protagoniste de ce roman. Elle est l’Aladin de cette narration totale, la lampe qu’elle frotte fait surgir des histoires. Le musée est la structure même de « Classé sans suite » : que Luisa examine une hache paraguayenne et l’épopée de l’indien perdu dans la Vienne de la belle époque jaillit ; qu’elle envisage la place d’un fusil de la seconde guerre mondiale dans une salle et l’histoire de l’emblématique soldat allemand fusillé par les siens apparait à son tour ; qu’elle déchiffre péniblement les bribes d’un document ancien et l’aventure de Luisa de Nazareth faite prisonnière par les indiens et de retour chez elle s’impose à nous …

Dans ce labyrinthe d’évènements qui se racontent à Trieste parfois haut et fort et parfois à voix basse, il y a un Minotaure qui se dissimule : la présence de la  Rizerie, un camp d’extermination, a fait l’objet d’une incompréhensible omerta au lendemain de la guerre. Les carnets eux-mêmes du muséologue, carnets sur lesquels furent relevés les noms inscrits à la porte des fours crématoires d’amis de bourreaux et d’amis d’amis de bourreaux, ont été substitués par les Autorités. L’insurrection triestine, sa libération ont été une succession de luttes, d’alliances absurdes et cruelles de tous contre tous, un cancer tue que l’on n’a pas pu opérer et dont les métastases ont proliféré : nazis, fascistes, démocrates antifascistes, titistes se sont affrontés, ont mêlé leurs histoires à l’Histoire. Cette dernière nous dit Claudio Magris  est un palimpseste difficilement lisible, un support que l’on a à gratter pour écrire de nouveau, une écriture qui en recouvre d’autre de ses corrections mais ne l’efface pas ; elle est toujours la même mais superposée à la précédente, destinée à être retouchée, réécrite mais non annulée passant de bouche en bouche elle est perpétuelle.          

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