Gilets jaunes et l’épuisement de la démocratie

La fièvre jaune semble aujourd’hui marquer un peu le pas. La « Faculté », alors que la pandémie momentanément recule, s’empresse au chevet du malade. Les remèdes drastiques des spécialistes « ès démocratie » se proposent de faire baisser la température et vivoter le patient. La sociologue Marion Carrel, à la une de « Médiapart », fait son diagnostic et établit sa propre ordonnance.

Les symptômes tout d’abord de l’épidémie. Pour notre spécialiste, le fort et surprenant surgissement de la température est le signe le plus évident de la maladie. Elle touche, plutôt que les habituels insomniaques du printemps 2016,  les membres des classes populaires pourtant  bien protégés depuis 1848. Elle s’étend à tout le corps du malade qui ne se satisfait plus des traitements locaux coutumiers (pommade à appliquer sur le lieu de résidence et de travail) mais réclame une vigoureuse prise en charge. La maladie enfin parait provoquer des mouvements irrépressibles et incontrôlables par les moyens habituels (partis ou syndicats). Rien là que de très banal qui ne réclame pas les lumières de la Science.

Les causes ensuite. C’est peu dire, comme le souligne Marion Carrel,  que les classes populaires sont peu représentées dans les institutions, elles ne le sont pas du tout. C’est sans doute là le nid infectieux responsable de la contagion en cours. Il est évident que les gilets jaunes réclament du pouvoir sur la société. Il est encore patent, qu’avec la massification du chômage et les mutations de l’économie, la défiance pour le Pouvoir est maintenant générale et inguérissable. Les classes populaires en effet ne réclament aucunement pour eux-mêmes ce Pouvoir qu’il méprise, ils exigent aujourd’hui de pouvoir.

Les remèdes enfin. Il est manifeste que sur les ronds-points une démocratie nouvelle s’est inventée et qu’elle ne demande qu’à perdurer. Le rôle des sciences sociales n’est donc pas de proposer, hors sol, les impossibles et éculées réformes institutionnelles aux niveaux national et européen ou  les improbables régénérations des syndicats et des partis. Il n’est pas non plus de faire miroiter éternellement une utopique énième réforme de la démocratie représentative directe avec mandats impératifs et contrôles permanents. D’ailleurs Marion Carrel ne croit nullement à ces changements, elle qui  décrit si justement la démocratie participative, décidée par le haut, telle qu’on la pratique aujourd’hui en France. Le rôle des sciences sociales, comme s’apprête à le faire Emmanuel Macron,  n’est pas de dissimuler le thermomètre et de proposer aux classes populaires la quarantaine du « cause toujours ».

Le mouvement des gilets jaune est une chance, il permet dès à présent d’envisager de construire une pratique de la politique inédite qui accepte des trajets nouveaux, des rencontres impossibles et des changements de place, une pratique qui ne nie pas les rapports de force et les inévitables conflits de classes. La présence des intellectuels est sans aucun doute nécessaire. Elle devrait permette la constitution d’un principe organisé capable de rendre au mouvement sous forme précise ce qu’il donne aujourd’hui sous une forme encore confuse. Elle devrait permettre le dévoilement du caractère nécessairement a-démocratique du néolibéralisme. La concurrence, nouvelle raison du monde, est désormais la norme de la construction du marché, la norme de l’activité des agents économiques ; elle est aussi celle de la construction des états et de leurs actions pour être celle enfin des sujets-entreprises d’eux-mêmes. Elle efface ainsi la séparation entre la sphère privée et la sphère publique. Cette nouvelle rationalité est a-démocratique parce qu’il y a dans ce nouveau monde une dilution du droit publique au profit du droit privé, une conformation de l’action publique aux critères de rentabilité, une dévaluation de la loi comme acte propre du législatif, un renforcement de l’exécutif et  des pouvoirs de police, une promotion du citoyen consommateur d’offres politiques concurrentes … Dans ce monde l’administration publique est technicisée à outrance au détriment des considérations politiques et sociales. L’égalité de traitement et l’universalité des bénéfices sont remis drastiquement en cause.  Les sujets n’ont pas de droits mais bénéficient, en échange d’un comportement attendu ou d’un coût direct pour eux, de prestations. La société en effet ne doit rien au citoyen qui n’a dorénavant rien sans rien. La nouvelle rationalité prône ses propres critères étrangers aux principes moraux et juridiques de la démocratie. L’état d’exception est maintenant un état permanent. Lorsque la performance est le seul critère d’une politique qu’importent en effet le respect des consciences, la liberté de pensée et d’expression, qu’importe le respect des procédures démocratiques. Dans ce monde, la démocratie est réduite à une procédure unique de sélection des dirigeants, elle doit être jugée sur ses résultats et non sur les valeurs qui prétendument la fondent. Le néolibéralisme s’élève contre la soi-disant tyrannie de la majorité. Cette nouvelle rationalité est toujours a-démocratique parce que sa valeur suprême est la liberté individuelle comprise comme la faculté laissée aux individus de se créer pour eux-mêmes un domaine protégé et non la liberté politique comme participation directe aux choix. Aussi, une refondation de la démocratie est impossible sans la critique théorique et sociale de l’ordre néolibéral.   

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