Travail social, travail politique

Lorsque l’on parcourt dans les pages de « Libération » du 8 janvier 2019 la dernière pétition proposée par le « Conseil de l’Appel des appels », on pense au misérable QCM gouvernemental, à sa manière toute particulière de poser les questions (« Identifier le type de dépenses publiques à baisser », « Faut-il supprimer certains services publics ? ») et on s’inquiète pour le modèle social français.

Cependant, des interrogations naissent inévitablement à la lecture de cet appel[1] :

  • Est-ce que cette déclaration procède d’une critique de fond des mesures dénoncées ?
  • Est-ce que Laurent Gori et Marie-José Del Volgo aperçoivent les conséquences politiques de leur positionnement ?

Nous ne le croyons pas. Nous pensons que les auteurs de la pétition s’en tiennent  à un simple humaniste déclamatoire sans suite et des positions morales surplombantes. Il est ainsi question, une fois de plus, « des maltraitances et des morts des humains abandonnés dans la rue, dans les EHPAD et jusqu’à l’hôpital (…) [de] La vulnérabilité des patients et des soignants, [de] l’angoisse des familles et des professionnels ». Nous entendons bien et ne manquons pas de sincèrement compatir. 

Mais quelle sont pour les appélistes les mécanismes responsables de cet inhumanisme ? Il semble que ce soit : « la raison budgétaire (…), la curatelle technico-financière des humains accomplie par des pseudos évaluations (…) [qui singent] les méthodes du management d’entreprise et [finissent] par confondre la valeur d’un service rendu avec sa tarification monétaire (…), [la] normalisation technico-financière des populations [qui étend] les méfaits du taylorisme à l’ensemble des secteurs et des professions de la société, avec une mise au pas de nos services publics et de leurs professionnels trop longtemps récalcitrants à l’hégémonie culturelle de la marchandise et du spectacle (…), [en conclusion tout] un monde de compétences techniques et parcellaires prescrites par des « experts » et réalisées par des exécutants mis en concurrence permanente au nom d’une ‘’rentabilité entrepreneuriale’’ ».

Il convient donc pour les pétitionnaires de «faire cesser la ‘’casse’’ des services publics (…) [qui] ne doivent plus être placés sous la curatelle technico-financière du profit immédiat, monétaire et à court terme ». Rien que cela mais comment et à quelles conditions ? Il faut pour eux aussi établir l’égalité en réhabilitant  la parole et le débat contradictoire. Il faut enfin promouvoir la fraternité et prendre soin de l’Autre. Causer, verser une larme et peut-être signer une pétition ?  Le changement de technique de gestion et la défense de l’humain sont donc simplement préconisés. 

Dans cette pétition, les hypothèses concurrentes de l’ignorance et du cynisme doivent encore se départager. C’est ainsi une certaine condescendance pour les Gilets jaunes  qui s’y manifestent. Nous pouvons lire : « Ces violences symboliques et matérielles (l'inhumanisme) font le jeu des populismes et des extrémismes avec d’autant plus de facilité que la culture et l’information sont marchandisées sous l’effet des modes et du  ‘’présentisme’’», et quelques lignes plus loin : « Face à l’hyper-libéralisme mondialisé et au gâchis humain qu’il produit, des violences radicales s’expriment, elles lui appartiennent (…) Qu’il s’agisse des révoltes sociales, des votes antisystème nationalistes et xénophobes, voire d’actes terroristes, la contagion affective d’individus de plus en plus isolés, désolés, joue à pleins tuyaux. L’opinion publique comme les foules numériques agissent par procuration, elles prélèvent sur les réseaux sociaux les informations qui leur manquent pour donner un sens et une cohérence à leur quotidien (…) Les Gilets Jaunes le cherchent désespérément, confusément (sortir les humains du désert qui les guette dans les individualismes de masse), non sans se donner préalablement un Roi dont ils réclament la destitution. Cela ne suffira pas à faire un peuple (…) Le Peuple est à construire ». La démocratie veut dire un gouvernement fondé sur rien d'autre que l'absence de tout titre à gouverner écrit Jacques Rancière[2]. Il fait la distinction dans son travail entre la police et la politique. La première désigne l'ordre social existant, c'est-à-dire l'ensemble des moyens mis en œuvre afin que se stabilise et perdure la distinction inégale des statuts et des richesses dans un corps social (les "parts"). La politique se dit des phases de contestation de la police. Elle intervient quand ceux qui ne sont pas comptés dans l'ordre social (les "sans-part") font, se prévalant de l'égalité, irruption sur la scène de l'histoire. La politique veut dire quelque chose qui s'ajoute à tous les autres pouvoirs qui tentent d'imposer leur leadership dans la communauté humaine. La politique n'existe que s'il y a un titre supplémentaire à ceux qui fonctionnent dans l'ordinaire des relations sociales. Par conséquent, à ce titre et dès à présent, les Gilets jaunes font peuple, sans prérequis. Sur les ronds-points, n’en déplaise aux appélistes,  ils exercent leurs droits démocratiques et font de la politique.  Lorsque la science des gens de pouvoir n'arrive pas à s'imposer c'est toujours en raison de l'ignorance et de l'attachement au passé. Les Gilets jaunes luttent aujourd’hui objectivement pour une déprivatisation et pour l'élargissement de la sphère publique. L'élargissement a pour objectif de faire reconnaitre sans attendre la qualité d'égaux et de sujets politiques à ceux que la pratique étatique rejette vers la vie privée des êtres inférieurs ; à faire reconnaitre le caractère public d'espaces et de relations qui sont laissés à la discrétion du pouvoir illimité de la richesse (comme l'affirmation du travail comme structure de la vie collective).

Dans cet appel, la critique de fond du néolibéralisme est ignorée (au deux sens du  terme de ne pas savoir et de ne pas dire), elle est pourtant fondamentale. Dans son monde, il est mis en avant la supériorité morale des solutions du marché ou inspirées par le marché. C’est pourquoi, le discours, qui valorise le risque inhérent à l’existence individuelle et collective, dénonce l’état social profondément nuisible à la créativité, à l’innovation et à la réalisation de soi. Nous sommes bien loin des seules mauvaises règles comptables invoquées par Laurent Gori et Marie-José Del Volgo et de l’aveuglement de quelques technocrates. Chacun avec le néolibéralisme est responsable de son sort et la société ne lui doit rien. L’individu au contraire doit faire constamment ses preuves pour mériter les conditions de son existence. La vie est une perpétuelle gestion des risques qui réclame  une autorégulation de ses comportements. Formation, santé, retraite, assurance sont des moyens de protection personnels objet de choix. L’économie généralise l’analyse coûts-bénéfice à l’ensemble des comportements humains. La famille, le mariage, la délinquance, l’éducation, le chômage, mais aussi l’action collective, la décision politique, la législation deviennent des objets de raisonnement économique[3]. L’anthropologie de l’homme libéral est une conception de l’homme comme capital. Contre le droit universel à la vie, à l’éducation, à l’intégration sociale, à la participation politique, il est fait appel au nom de l’idéologie néolibérale à la capacité calculatrice des sujets pour faire des choix et pour atteindre les résultats posés comme condition d’accès à un certains bien-être. Les problèmes de la santé, de l’éducation, de l’emploi, de la vieillesse viennent confluer dans une vision de capitaux propres que chacun accumule et génère tout au long de sa vie. Les difficultés de l’existence, la maladie et la misère sont des échecs de cette gestion[4]. Aussi, l’individualisation des problèmes sociaux, qu’il s’agisse de la criminalisation de la pauvreté ou de la psychologisation des comportements s’insinue dans les rapports aux métiers du travail social. Le succès, notamment, de la catégorie de « vulnérabilité », qui situe la cause du destin des individus dans leur capacité à se saisir des « opportunités » qui leur permettront de résister à la dureté de la vie, est emblématique d’une tendance à mettre au rebut, comme le font les pétitionnaires, les explications en termes de rapports sociaux au profit de la responsabilité personnelle[5].

 Pour terminer, il faut s’interroger une nouvelle fois, pourquoi cet appel sans suite, ces paroles qui n’engagent à rien ?  Il s’agit, en période d’instabilité de persévérer dans l’évitement et faire perdurer quelques trafics mutuellement avantageux, les uns encaissant les profits des « grandes consciences» et les autres les profits de donner la parole à des « grandes consciences » avec la certitude que rien ne sera modifié. Il s’agit de parler haut pour ne rien dire, échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes comme des conditions de possibilité de ce qu’on veut.

[1] http://www.appeldesappels.org/petition/index.php?petition=4

[2] « La haine de la démocratie » Jacques Rancière, éditions « La Fabrique » 2005.

[3] Gary Becker (1930-2014)

[4] On lira avec profit  la troisième partie de « La nouvelle raison du monde » Pierre Dardot et Christian Laval, éditions « La Découverte » 2010.

[5] Revue « Savoir /agir » « Travail social, travail politique ? » N° 43, éditions du croquant mars 2017.  

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