Le sujet néolibéral à l'heure du coronavirus

L’intérêt de l’article de Médiapart, A Florac dans les Cévennes : « On ne va passer nos vies à porter un masque », n’est pas dans la thèse défendue mais dans ce qu’il révèle, en creux, de l’état d’une certaine opinion environnementaliste.

La gauche complexée, façonnée et choyée par quarante ans de libéralisme, défend son quant-à-soi. Elle veut pouvoir décider, pour elle-même et en pleine deuxième vague[1], de ne pas porter le masque. Ludovic Lamant dans le chapô de l’article annonce la couleur : plutôt épargnés, les habitants et les militants associatifs sont « anti-masques » ou s’interrogent sur son utilité. Voilà un bel unanimisme.

Ce sont des personnes d’un même milieu social que le journaliste interroge : « (...) la bourgeoisie urbaine et cultivée [qui] n’aura pas vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il sera agi « de la planète ». Il suffit de le dire ainsi pour comprendre pourquoi. Les licenciements en milieu périurbain, ça n’était pas son affaire ; la baignade dans la mer au plastique, la canicule (…) et les bronchiolites de ses gosses si. [2]»

L’ancienne libraire, qui passe du hameau isolé à un centre-ville gentrifié de sous-préfecture, n’a pas la télé, elle écoute France Culture. Cette personne sans vergogne prend le train sans masque et fait ses courses itou. Elle entend peu ou pas d’informations et prend ce qui conforte son opinion. Pendant le confinement, elle marche dans le parc national des Cévennes, vif plaisir misanthropique dissipé malheureusement avec l’été et le lâcher de touristes. Il n’est au grand jamais question des autres dans son interview mais toujours de son « haïssable moi ». Elle s’interroge mais ne trouve pas de réponse après des mois d’épidémie. Elle préfère, nous dit-elle, mourir qu’être assaillie par toutes les peurs mais de mort lente à cent ans passés.

Le libraire en exercice, originaire de Lille, en libertarien conséquent n’est ni pour, ni contre le masque mais opposé à l’obligation de le porter. C’est pourtant un néolibéralisme original, mâtiné de conspirationnisme : « Marseille paierait le prix d’abriter Raoult », et de psychologisme : « le masque ça inhibe ... » ; un libéralisme qui naturellement plébiscite Maastricht  et vire si nécessaire au souverainisme.

Le boulanger enfin, venu de Saint Etienne, prône, avec d’autres, un relativisme du pire : « on ne va passer nos vies à porter le masque. (…) il y a des luttes plus urgentes, des batailles à mener plus utiles pour l’avenir de la planète, qu’une épidémie qui, dans les Cévennes, n’a pas touché grand monde[3] ». Mais au fournil l’odeur du pain au levain et celle du feu de bois ne saurait masquer celle du souffre et du complot : « il y a un loup caché là-dedans. (…) Est-ce qu’ils ne balancent pas un truc comme ça, pour justifier la prochaine crise financière ? » Nous sommes bras ballants et bouche ouverte.

Mais que dévoile de la nouvelle rationalité néolibérale ce tour du petit commerce bio, équitable et durable ? La concurrence, nouvelle raison du monde[4], est désormais la norme des sujets-entreprises d’eux-mêmes. Cette nouvelle rationalité est a-démocratique parce qu’il y a dans ce nouveau monde une dilution du collectif et un avènement de l’individualisme et du présentisme. Peu importe que le coronavirus touche mortellement les plus faibles de notre société et que la vie des personnes âgées, des malades, des précaires, des exclus du télétravail et de la retraite en rase campagne dépendent d’eux. Peu importe la deuxième vague et les milliers de chômeurs qu’elle ne manquera pas de générer et au diable les gestes barrières. L’égalité de traitement et l’universalité des bénéfices sont remis drastiquement en cause. Peu importe en effet que les hôpitaux, les services de réanimation dans quelques jours soient à nouveau saturés, les personnels soignants au bout du rouleau puisqu’on est jeune, épargnés et qu’on saura au moment venu refuser les vieux et les personnes à risque et applaudir au balcon.  Dans ce monde, les sujets n’ont pas de droits mais , en échange d’un comportement attendu ou d’un coût direct pour eux, d’une place, bénéficient de prestations. La société néolibérale en effet ne doit rien au citoyen qui n’a dorénavant rien sans rien. La nouvelle rationalité prône ses propres critères étrangers aux principes moraux et juridiques de la démocratie. Cette nouvelle rationalité est toujours a-démocratique parce que sa valeur suprême est la liberté individuelle comprise comme la faculté laissée aux individus de se créer pour eux-mêmes un domaine protégé. La bourgeoisie urbaine et cultivée ne voit pas le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des plus faibles ; l’autoritarisme libéral ne lui devient suspecte qu’au moment où il s’agit de son confort. Il suffit de le dire ainsi pour comprendre pourquoi. Les morts par dizaines de milliers, les licenciements en milieu périurbain, ça n’est pas son affaire ; les vacances à la plage, le farniente au restaurant et au café, la présentation de soi si.

[1] Des milliers de malades supplémentaires, des morts qui se compte par dizaines chaque jours ; cette semaine, quatre mille hospitalisations et huit cent cinquante malades entrés en réanimation. 

[2] « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent … » Frédéric Lordon Editions La Fabrique 2019.

[3] Quarante personnes dans l’EHPAD voisine

[4] « La nouvelle raison du monde » Pierre Dardot et Christian Laval La Découverte 2009.

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