Du bruit dans le Landerneau de l’audiovisuel public.

Laurent Mauduit, dans son dernier article « L’audiovisuel public est en grave danger », nous brosse un tableau décidément sans surprise de France télévision et de Radio France. Son courroux ne manque pas de nous étonner tant ce qu’il décrit semble anecdotique et habituel dans le paysage médiatique.

Tout remonte, faut-il le rappeler, au projet socialiste de la réforme de l’audiovisuel public des années quatre-vingts. Le 16 janvier 1985, François Mitterrand donne son accord officiel à la création  de chaines hertziennes privées et à la dénationalisation d’une des chaines publiques ; en 1987, c’est le rachat conclusif de TF1 par Bouygues. Cette acquisition métamorphose définitivement le paysage de l’audiovisuel français.  Françoise Giroud dans « Le nouvel Obs. » pontifiera : « la  télévision était la propriété des Français, elle va devenir leur reflet ». L’audiovisuel public, s’il n’est plus la voix corsetée de la République chargée surtout d’instruire et d’informer, est maintenant et définitivement le chantier ouvert d’une vision néolibérale du monde, axée sur le marché, la réalisation de soi, le divertissement généralisé et la mesure de l’audience. La grille des programmes de TF1, qui influencera durablement tout l’audiovisuel français, est ainsi concoctée pour assurer la rentabilité publicitaire de la chaîne. Des premières parties de soirée sont dédiées à la variété populaire et de nouveaux animateurs, comme Nicolas Hulot en aventurier au grand air, font leur apparition. TF1 imposera, faisant école, les facéties du vendeur de gel douche en place du polémiste Michel Polac. Les professionnels de la télévision et de la radio, sans état d’âme,  allant d’un secteur à l’autre, négociant leurs salaires, inscriront désormais dans le marbre, sans jamais faillir, la nouvelle loi capitaliste du secteur. Journalistes, animateurs, les nouveaux communicants  ad nauseam s’examineront et se glorifieront mutuellement à longueur d’émission et de colonnes dans les journaux. L’univers de l’industrie de l’information et de la communication, à partir de 1987, ne sera plus seulement ce qui au nom du pouvoir parle en France, mais aussi ce dont il conviendra de parler.

Depuis ces années-là, la médiocrité des programmes, l’indigence des contenus de l’audiovisuel public sont en effet, la honte de la République. Laurent Mauduit d’ailleurs n’en disconvient pas puisqu’il est question dans son papier du « désastre de l’audiovisuel français». Cependant, reprenant à son compte l’indignation et les plaintes intéressées de nombreux journalistes de France Télévision ou de Radio France (nous sommes qualifiés, expérimentés pourquoi pas nous ?) et faisant sien l’argumentaire passablement « cour de récréation » des mêmes (ce n’est pas moi, c’est lui),  il tient absolument à faire porter le chapeau à de nombreux autres acteurs. Il s’en suit sous sa plume le rappel des vaudevillesques rebondissements qui ont fait les nominations d’Olivier Schrameck à la présidence du CSA, de Delphine Ernotte à la direction de France Télévision, de Mathieu Gallet à la présidence de Radio France, de Michel Field à la direction de l’information ; il s’en suit également le compte-rendu des très habituelles oscillations de la gent communicante du secteur privé au pouvoir et du pouvoir aux médias.  Laurent Mauduit dans un gentil euphémisme regrette dans son article que « France Télévision [soit] moins que jamais un lieu sanctuarisé » et il ajoute « Pendant longtemps, l’audiovisuel public a été conçu comme un lieu sanctuarisé où certaines dérives, constatées dans le secteur privé, n’avaient pas leur place ».  Si le cofondateur de « Médiapart » sature ses analyses de noms  de journalistes de révérence, de  pigistes de marché, d’exemples de dérives de l’audiovisuel public, vous l’aurez compris, c’est pour défendre … les journalistes de révérence, les pigistes de marché et un audiovisuel fantasmé, comprenne qui pourra.

Le plus surprenant dans « L’audiovisuel public est en grave danger », c’est qu’il n’y soit question que d’information et à aucun moment de culture. C’est elle pourtant, qui contrairement à Laurent Mauduit, nous fait quelque peu regretter la défunte ORTF de Claude Santelli, de Pierre Tchernia ou de Max-Paul Fouchet … Les acceptions les plus courantes du mot culture –anthropologique et classique – devraient être aujourd’hui dans toutes les têtes. La culture,  c’est naturellement tout ensemble d’habitudes et de représentations mentales constituant, par rapport à d’autres, un système original et se communiquant, par des moyens divers mais relativement invariables, à tous les membres d’une certaines population. Prise, comme il se doit, dans sa plus grande extension, la culture d’une société donnée inclue donc la totalité de ses coutumes, lois, croyances, techniques, formes d’art, de langage et de pensée et constitue un monde. Mais la culture c’est aussi un processus, et le résultat réel ou idéal de ce processus dans un sujet qui s’y est activement prêté et a réalisé ainsi sa propre humanité. Cette réalisation est certes intellectuelle mais également sociale. Partant de là et en songeant à notre audiovisuel public, il convient de faire une distinction entre les « sociétés authentiques » où les individus participent tous à la culture du groupe et les sociétés affectées d’une « inauthenticité » croissante où la communication s’effectue par toutes sortes d’intermédiaires dévoyés, au prix d’une perte d’autonomie et d’information considérable. Voilà qui devrait permettre de penser contre soi, de réfléchir à tout ce dont le « progrès » en termes de médias a pu nous priver.

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