Le jeu en politique

Alors, la politique serait un jeu auquel élus et médias convieraient électeurs et lecteurs ? Faire de la politique pour de bon, modifier l’ordre des choses en ses structures néolibérales ne serait plus en ce début d’année à l’ordre du jour ?

Manuel Jardinaud nous informe que la « France insoumise » faisait le premier février cinq propositions de loi dans le cadre de sa niche parlementaire (quelques malheureuses heures une fois l’an où chaque groupe d’opposition peut porter ses propres textes). Comme le journaliste, nous ne sommes nullement surpris d’apprendre qu’aucune des lois présentées n’est passée. Peu importe, puisqu’il s’agissait ce jour-là, nous explique le journal,  ni de modifier réellement les choix économiques de l’Union européenne et le jeu démocratique, ni de faire cesser les contrôle au faciès, ni même d’accès à l’eau, de conditions de travail ou de dignité en fin de vie.  « L’intention [était] de profiter d’une opportunité politique en dehors du groupe […]», indiquait la résistible Charlotte Girard. Il s’agissait en effet pour la FI, décidément bien absente  des mouvements sociaux en cours (Ehpad, Éducation nationale et universités, secteur de la santé), de faire simplement entendre sa voix. Après la faible mobilisation sociale contre les ordonnances réformant le code du travail le 23 septembre 2017 et les velléitaires appels de l’homme providentiel au rassemblement d’un million de personnes sur les Champs-Élysées, les mouvements sociaux et la convergence des luttes auraient pour la FI trouvé leurs limites. Mais comment en aurait-il pu être autrement ? L’homme providentiel et sa cour ignorent absolument tout du mouvement social. Quasiment absent pour causes d’élections des cortèges et des places, la FI était naturellement dans l’impossibilité, à l’automne et à son profit, de faire renaitre un mouvement social qu’elle n’avait pas vraiment souhaité au printemps.  À coups de site internet,  de compte Twitter, de page Facebook aux couleurs de la niche parlementaire, de hashtag créé pour l’occasion, de retransmission en direct des débats, de pastilles argumentaires sur les réseaux sociaux, elle préfère sans  doute, mollement installée sur les bancs de l’hémicycle, occuper l’espace médiatique ?

Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Jean-Luc Mélenchon tente une nouvelle fois lors de cette journée parlementaire de se donner une stature d’homme d’état et son staff des allures de ministrables. Nous leur concédons volontiers, ils sont gens de pouvoir. Nous lisons : « Jean-Luc Mélenchon a voulu démontrer, lors de sa « niche parlementaire » le 1er février, sa capacité à proposer des textes pragmatiques et applicables, depuis le cœur des institutions. Sans perdre le lien avec son programme radical, socle qui rassemble son électorat ». Cet incipit de Manuel Jardinaud n’appelle aucun commentaire tant il participe du jeu politicien. Comprenez, pragmatiques l’homme providentiel et sa cour sauront le moment venu faire les concessions nécessaires ; comprenez, le programme de la FI inapplicable est un simple produit d’appel. Et le journaliste d’ajouter : « À ce stade, La France insoumise continue donc d’essayer de mettre la majorité en face de ses contradictions, avec des propositions qui se veulent consensuelles, censées dépasser les clivages politiques ». Bastien Lachaud d’ailleurs insiste lourdement : « ces textes sont directement applicables, précis et utiles aux citoyens. Ils sont raisonnables. On a voulu faire la démonstration que, certes, nous sommes des opposants sans faille à la politique du gouvernement, mais nous sommes aussi capables de porter des propositions de lois efficaces ». Pour notre part, nous n’en n’avons jamais douté.

Malgré tous ses efforts parlementaires, il est à parier que le score du candidat des « Insoumis » sera dans quelques années encore et encore d'une dizaine de pourcents. Alors, Mélenchon et son programme ne cessent d'échouer ? Non, tout au contraire, nous croyons qu’il réussit remarquablement bien ! Avec son mouvement, « l'homme providentiel », l'incontestable tribun capte l'attention d'une partie du mouvement social et le conduit irrémédiablement dans la même impasse, celle de la démobilisation et des élections. En ce qui nous concerne , nous pensons qu’il est urgent de faire enfin quelque chose, de créer quelque mouvement politique indépendant des agendas étatiques ; de concevoir quelque espace disjoint des partis capable de se départir des très anciens et démodés jeux de la déformante représentation, des programmes défaits et des alliances surannées. Mais laissons le mot de la fin à l’inénarrable Charlotte Girard, la juriste utile du  système : « Même dans une niche, on peut aboyer fort ». Patrons du CAC 40, vous êtes sourds, rassurez-vous à la niche ils sont, ils aboient fort mais aucunement ne mordent.

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