Le monde de demain, des livres et des montagnes de crétinisme

« Je lis présentement beaucoup de choses sur cette époque : l'impression de bêtise que j'en retire s'ajoute à celle que me procure l'état contemporain des esprits, de sorte que j'ai sur les épaules des montagnes de crétinisme. Il y a eu des époques où la France a été prise de la danse de Saint-Guy. Je la crois, maintenant, un peu paralysée du cerveau ».

 Voilà quelques propos roboratifs extraits de la correspondance de Flaubert qui pourraient tout à fait servir d'exergue à ce petit mot.

Trente et un écrivains et intellectuels tentent en vain d’imaginer l’après Covid-19 dans une publication du Seuil[1] ; soixante-dix autres avec le même succès leur emboitent le pas chez Gallimard[2]. Florent Georgesco, dans la dernière livraison du supplément du « Monde des livres »[3]  où il rend compte des deux volumes, croit y voir un panorama de la pensée et de la littérature. Il fait preuve ainsi d’une bien inutile, trompeuse et involontaire méchanceté. Le critique en première page du cahier, avec une réjouissante naïveté, renchérit ainsi : « (….) écrire ces mots [« la vie s’est évaporée »], les publier, ce n’est pas renoncer, c’est s’opiniâtrer, y compris dans le vide (…) avançons quand même, on verra bien où on arrive ». Hélas, c’est bien de cela qu’il s’agit.  La centaine d’auteurs réunis par deux maisons d’édition, pour le moins ceux cités par le journaliste, sont bien les révélateurs de l’état l’angoisse et d’imbécilité dans lesquels nous sommes plongés, ils ne représentent heureusement pas la totalité de la vie littéraire et intellectuelle mais seulement sa face noire médiatique du moment.

L'Europe, non démocratique, impuissante contre la crise, est décidément le parangon de la politique néolibérale présente et avenir. Ils se trouvent, après tout de même l’abandon de l’Italie[4], des intellectuels pour penser l’Europe. Le trio de philosophes formé par Céline Spector, Jean-Yves Pranchère et Justine Lacroix rappellent que l’Europe n’est pas soumise à un destin inéluctable et que c’est le moment ou jamais d’y rouvrir les batailles politiques[5]. « Si cet homme qui, dit-on, riait de tout revenait en ce siècle, il mourrait de rire assurément » écrit Spinoza dans une de ces lettres. Rions donc après cette lecture tout à fait éclairante au tout pour l'Europe, quoi qu'il en coûte, à l'Europe pour l'Europe.

Les intellectuels les plus éminents ne sont pas en reste. Après des semaines de confinement loin de leurs universités, ils bafouillent pour nous d’insanes platitudes sur plusieurs pages[6]. Thomas Piketty et Patrick Boucheron ainsi philosophent sur l’histoire et ses moments de bifurcation pour conclurent le plus sérieusement du monde que « des futurs (…) ne sont pas advenus ». Nous sommes yeux écarquillés, bouche ouverte et bras ballants. Avec les historiennes Michelle Perrot et Elisabeth Roudinesco, à propos des tentations du repli ou de l’imprévisible, de véritables bons conceptuels sont réalisés. La première manie l’oxymore méthodologique : « Il faudra bricoler, rafistoler, inventer. Mais en profondeur. » ; la seconde professe le pessimisme de l’action : « Je ne pense pas que l’on puisse maitriser l’avenir ». Et que dire de l’appel à « imaginer et construire le monde que nous voulons, le monde que nous rêvons » du PDG du Seuil[7]. Pourquoi n’y avoir pas songé plus tôt ?

Edgar Morin quant à lui se propose de concilier souveraineté nationale et mondialité ; débureaucratiser L’État tout en réformant l’économie ; articuler la pensée occidentale et le sens des liens communautaires propres aux civilisations[8] … Rien que cela … Et il suggère la formation d’un « Conseil mondial des consciences » constitué de personnalités dotées du « souci primordial du destin de l’humanité ». Nous ne sommes décidément jamais intelligents ou stupides seuls mais collectivement, tout est sans doute une question de moment.

Allez un dernier pour la route vers le bonheur. Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères, nous dessine à son tour le monde qui pourrait naître de la tragédie du Covid-19[9]. Pas vraiment de surprise : une bonne louche d’Europe qu’il faut sauver, une bonne louche de système international qu’il faut refonder, le tout recouvert d’une épaisse couche d’écologisation à la Bruno Latour. Nous ne résistons pas tout de même à vous faire gouter un peu du plat : une cuillère de jamais vu, une cuillère de moralisation et cuillère de fermeté.  « Pour la première fois dans l’histoire tous les êtres humains ont eu peur de la même menace, au même moment et partout dans le monde » ; les États-Unis et la Chine « auront à redécouvrir l’étape intermédiaire de la coexistence pacifique avant d’être capables de coopérer dans l’intérêt de tous » ; et enfin « [les Européens] sont restés trop longtemps gentils Bisounours perdus dans le Jurassic Park ».   

 

[1] « Par ici la sortie ! » Cahiers éphémères et irréguliers, Éditions Seuil juin 2020.

[2] « Un virus et des hommes» Tracts de crise,  Éditions Gallimard mars- mai 2020.

[3] «  Écrire et penser par-delà le Covid-9 », Le Monde des livres, Cahier du Monde N° 234477 daté du Vendredi 3 juillet 2020.

[4] Wopke Hoekstra, ministre des finances des Pays-Bas, mettant en cause de l’Italie, accusée en substance d’être incapable, par impéritie budgétaire, de faire face à la situation, est un de ces moments confraternels dont l’UE a le secret.  « Nous ne payerons pas pour les autres ». Chacun sa mouise — c’est l’Europe de la solidarité. Hollandais, Allemands, Luxembourgeois, Finlandais, d’autres encore : nous ne payerons pas pour les autres.

[5] « Par ici la sortie ! » op. cit.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] « Changeons de voie. Les leçons du Coronavirus » Edgar Morin, Éditions Denoël juin 2020.

[9] « Et après ? » Hubert Védrine, Éditions Fayard juin 2020.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.